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Profession : algoculteur

par | 7 septembre 2020


Ils sont les pionniers de l’algoculture en Charente-Maritime et plus largement en Nouvelle-Aquitaine. Hélène Jouannet et Tanguy Gauvin cultivent en milieu sauvage les algues endémiques de la côte littorale au nord de l’Île de Ré. Leur objectif est double : repeupler la bordure océanique de ces végétaux marins essentiels à l’équilibre des écosystèmes et à la lutte contre le changement climatique, mais aussi commercialiser des produits aux qualités nutritionnelles uniques, pourtant délaissés dans nos contrées. Leur startup s’appelle Algorythme.


Les champs d’algues, une captation carbone digne d’une forêt tropicale

Vous voyez au loin, c’est un désert lunaire, on ne voit que de la roche. Eh bien au début de notre activité en 2014, ici c’était la même chose. Pourtant quand on parle avec les grands-parents, ils nous racontent qu’à cet endroit quand ils étaient enfants ils couraient sur les algues et ne voyaient jamais les rochers.” Nous sommes à Ars-en-Ré, au Pas de la Grange, face à la mer, avec Tanguy Gauvin qui est cofondateur avec Hélène Jouannet de la startup Algorythme. Leur métier : algoculteur. Ils cultivent les algues en milieu sauvage à des fins de commercialisation, mais leur premier objectif, c’est de faire revivre la bordure littorale devenue quasiment stérile. Il ne reste que 10% des algues de la génération de nos grands-parents. Or elles sont essentielles pour bien des raisons environnementales : “L’algue c’est le nerf de la guerre de la bordure océanique, explique Tanguy Gauvin. C’est le premier frein à l’érosion littorale pour notre île, c’est une captation carbone au mètre carré égale à une forêt tropicale et c’est surtout une nurserie pour toutes les variétés animales. S’il n’y a plus d’algues, il n’y a plus d’habitat pour les poissons, les coquillages et les crustacés.” C’est cette envie d’agir pour les générations futures qui a conduit les deux Rétais à prendre un virage professionnel. Tanguy était auparavant directeur technique dans l’événementiel, “une carrière directement liée à l’afflux économique. Boulot, hôtels, transports… à un moment on en a marre de marcher sur la tête et on a envie de donner du sens.”

À Ars-en-Ré, Algorythme cultive et récolte les algues, Les Algues de l’Île de Ré les commercialise

La naissance d’une filière en Charente-Maritime et Nouvelle-Aquitaine

Nori, aonori, wakamé, goémon, laitue de mer… voilà donc plus de cinq ans qu’Algorythme biodynamise les algues endémiques restantes en milieu sauvage, sur 44 km de côte du canton Nord de l’Île de Ré. D’abord en botanisant de petits confettis existants, “mètre carré après mètre carré, variété après variété”, puis en taillant méthodiquement ces légumes de la mer une fois à maturité pour stimuler leur capacité de sporification et donc leur multiplication. De saison en saison, la couverture d’algue augmente et les écosystèmes reprennent vie. “Cela correspond à peu près à 150, 200 champs en mer, sur le littoral”, convertit Hélène Jouannet qui aime dresser des parallèles avec l’agriculture terrestre pour expliquer son métier. “Il existe les laitues de mer et les laitues de terre. C’est juste qu’on l’a oublié !” Parallèlement, les fondateurs d’Algorythme exploitent 6,5 hectares de marais, un site qu’ils ont dépollué entre 2014 et 2017 pour de la culture d’algues mais également de gambas, d’huîtres et de poissons sauvages. Tous les deux se sont formés au CEVA, Centre d’Etude et de Valorisation de l’Algue, près de Paimpol en Bretagne. Dans cette région la filière algocole est déjà structurée. Ce n’est pas le cas en Nouvelle-Aquitaine. Algorythme et la première et la seule exploitation du genre et a travaillé d’arrache-pied pour faire émerger un cadre légal avec la Direction Interrégionale de la mer (DIRM) et la Direction départementale des territoires et de la mer (DDTM), obtenir les autorisations d’exploitation et créer six zones de pêche. “C’est ce qui s’appelle essuyer les plâtres !, se souvient Hélène Jouannet avec un rire qui en dit long sur l’ampleur de la tâche. On est aussi dans une zone très protégée, par Natura 2000, par la LPO. On ne fait pas tout ce qu’on veut et comme on veut… et tant mieux.” Les Affaires Maritimes ont reconnu l’impact neutre de leur activité sur l’environnement. “On ne prend rien à l’océan, on le biodynamise.”

Un pied dans la mer et un pied sur terre

A l’intérieur du tunnel de déshydratation

En 2015, la récolte d’algues fraîches était de l’ordre de 5 tonnes, elle était de 23 tonnes en 2016 pour atteindre 72 tonnes en 2019, “pas parce qu’on fait de l’extraction plus dense, précise Tanguy Gauvin, mais parce que grâce à notre travail le milieu est beaucoup plus riche.” Lorsqu’elles sont rapportées de l’océan, elle sont lavées puis déshydratées sur le site d’exploitation “terrestre” d’Algorythme. Visite et et explication du process avec Hélène Jouannet :

Un végétal aux qualités nutritionnelles exceptionnelles

Une fois conditionnées, les algues, toutes labellisées bio, sont transférées vers la seconde entreprise créée par le couple pour leur transformation et leur commercialisation : Les Algues de l’Île de Ré. Les débouchés sont multiples : l’alimentation, la cosmétique mais aussi le champ pharmaceutique avec notamment un partenariat avec LIENSs, unité mixte de recherche CNRS/Université de La Rochelle. Si ces légumes des mers ont une place prépondérante sur les tables de certains pays d’Asie comme le Japon, ils ont clairement été oubliés en France. Ils recèlent pourtant des saveurs magiques et s’avèrent des “aliments santé” uniques en raison de leur richesse nutritionnelle. Une dimension essentielle pour Tanguy Gauvin :

“Ayant conscience de la précarité environnementale de nos sociétés, aujourd’hui être capable de produire des vitamines et des protéines pour l’alimentation humaine sans irrigation, sans pesticide, sans modification de terre arable, seulement en appliquant de la connaissance sur les milieux existants, pour moi c’est juste vertueux.”

On soulève les couvercles des paddocks pour découvrir les vertus et particularités gustatives des différentes variétés cultivées :

Biomatériaux, biocarburants, le potentiel de l’algue peut laisser imaginer bien d’autre débouchés selon Tanguy Gauvin. Ce végétal peut également constituer une alternative aux pesticides et un amendement efficace. C’est dans ce sens qu’Algorythme collecte tous ses déchets de pêche et de conditionnement pour les mettre en macération et créer un jus d’algue. Un produit qu’ils ne sont pas autorisés à commercialiser mais qu’ils donnent à des producteurs locaux. “Je trouvais logique qu’on n’ait pas de déchet. Et pour aller plus loin, à terme, on sera autonomes au niveau énergétique. On va même créer de l’énergie pour les autres agriculteurs et toute l’eau que nous utilisons pour le nettoyage des algues servira à l’irrigation du producteur bio qui est juste à côté de chez nous.” Être vertueux jusqu’au bout.


Rédaction : Hélène Bannier
Photo : Annabelle Avril

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