fbpx

Aménager la ville à hauteur d’enfant, un enjeu écologique et politique

par | 6 juin 2023


Comment faire de l’espace public un lieu sûr et convivial pour l’apprentissage, propice à l’ouverture à l’autre et au monde ? La question était au cœur des Rencontres internationales de la classe dehors, organisées à Poitiers du 31 mai au 4 juin. L’objectif de l’événement : questionner la place de l’environnement dans l’éducation des jeunes générations, et imaginer des villes plus respectueuses de leurs droits fondamentaux. Reportage à l’occasion de “centre-ville à hauteur d’enfants”, une opération pour leur permettre de s’approprier la ville.


Un vent de jeunesse, gonflé de rires et de musique, s’engouffre dans les ruelles moyenâgeuses de Poitiers, ce 1er juin. Terrains d’aventure en plein air, fanfare itinérante, balades pédagogiques retraçant l’histoire de la ville… dans le cadre des Rencontres internationales de la classe dehors, plusieurs centaines d’enfants sont invités à s’approprier l’espace public. Organisé par l’association Fabrique des Communs Pédagogiques, une coalition de plus de 100 organisations du monde de l’enseignement, de l’éducation populaire, de l’écologie et de la protection du vivant – le tout sous le patronage du Ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse – l’événement vise à faire de la rue en un espace à la fois ludique et sécurisé, favorable à l’apprentissage, au développement de la créativité et de la curiosité.

Un besoin accru de biodiversité

On voudrait un parc de jeu vert, faire des ateliers avec la faune et la flore, interdire les pesticides et étudier l’écologie une heure par semaine”, déclare un élève de CM2 de l’école de Pamproux (79), devant une assemblée composée d’écoliers de tous âges, dans la salle du conseil municipal de l’Hôtel de Ville. Face à la Maire, la rectrice de l’Académie et deux députées en mission parlementaire, quatre groupes d’élèves ont présenté leurs idées pour rendre l’espace public plus agréable aux enfants. Si la plupart sont issus d’établissements scolaires de la région, d’autres ont fait le chemin depuis le Maroc et l’Espagne pour nourrir cette réflexion collective, qui aboutira à la création d’un manifeste à destination des élu·es.

Les enfants ont élaboré des propositions pour intégrer davantage l’environnement dans l’école et l’espace public, afin de les présenter à un groupe d’élues réuni à la Mairie de Poitiers.

Nous sommes venus dans l’idée de faire découvrir la classe dehors à nos élèves. On en a certains qui ne s’étaient quasiment jamais assis dans l’herbe !”, rapporte Aurélie Strappazzon, professeure des écoles à Dakhla, ville du sud du Maroc située en plein désert du Sahara. “C’est un endroit magnifique, mais dénaturé par le plastique, les gravats et autres déchets en tous genres, en plus de subir un fort développement urbain lié au tourisme, développe-t-elle. Emmener nos élèves ici, c’est sensibiliser de futurs citoyens à l’importance de l’environnement. Le geste a une dimension politique.

Faire la part belle au jeu

On aurait tort de penser le jeu comme un simple élément de la culture, une activité distractive de seconde zone. Le jeu est le déclencheur de la culture, le propre de l’Homme”, expose Thierry Paquot, philosophe de l’urbain, en citant les travaux de l’essayiste Johan Huizinga sur l’importance du jeu dans les sociétés humaines. “Jouer permet de développer sa créativité, de créer du lien social, d’apprendre de son environnement, d’assouvir un besoin de compétition et d’entrer en représentation, s’il y a des spectateurs.” Ces nombreux atouts soulignent l’indispensable présence du ludique dans l’espace urbain – mais attention, pas sous n’importe quelles conditions. Ces espaces doivent être spontanés, par opposition aux aires de jeux toutes faites, réservées à une tranche d’âge définie. “Désigner un endroit et dire “c’est ici qu’il faut jouer”, c’est contre-productif”, affirme l’auteur du Pays de l’Enfance.

Sa suggestion : permettre le développement de “terrains d’aventure”, autrement dit d’espaces co-construits par les enfants eux-mêmes, de préférence en nature. Quel avantage, par rapport aux structures traditionnelles ? Favoriser l’autonomie, stimuler l’imaginaire, et entrer dans un rapport direct avec les quatre éléments, de façon à découvrir leurs contradictions inhérentes (l’eau désaltère, mais trempe les vêtements ; le feu réchauffe, mais peut brûler, etc.). L’expérience ludique du vivant permettrait donc d’apprendre à mieux connaître l’environnement, en plus de sa propre personne. Et de la compréhension à la volonté de préservation, il n’y a qu’un pas.

Par son aspect ouvert, spontané et participatif, ce “terrain d’aventure” imaginé et construit par des enfants au parc de Blossac entend faciliter l’expérience sensible du monde extérieur.

L’indispensable action publique

Ce qu’il faudrait, c’est du courage politique”, défend Thierry Paquot, en amont du “grand entretien des droits des enfants à la ville” qu’il co-anime, depuis la fraîcheur enherbée du Parc de Blossac. Un courage nécessaire pour dépasser l’urbanisme conventionnel – qu’il décrit comme “le moment occidental et masculin de la fabrication de la ville productiviste” – et pour opter pour une ville conçue par et pour ses habitant·es. Autrement dit, plutôt que de se focaliser immédiatement sur les normes et le cahier des charges, il s’agirait de commencer par observer un espace dans ses usages temporalisés et genrés. “La présence d’enfants jouant dans un lieu est un marqueur écologique, le témoignage d’un aménagement réussi”, cite-t-il en exemple. À la qualification d’urbaniste, il préfère donc celui de “ménageur des possibles”, ménager signifiant étymologiquement “prendre soin”. Dans cette idée, il existerait une “trinité vertueuse” à respecter : faire du cas par cas, du sur-mesure, et faire avec les habitant·es.

Rencontres internationales de la classe dehors - Thierry Paquot, urbaniste
Thierry Paquot se décrit comme un philosophe de l’urbain. Ancien professeur émérite de l’Institut d’urbanisme de Paris, il s’intéresse particulièrement aux représentations de la ville et aux utopies dans ses publications.

Vaste programme, mais comment y parvenir ? D’après Thierry Paquot, il convient d’abord de réduire les obstacles qui jalonnent les déplacements quotidiens des enfants. Canaliser les voitures en réduisant leur vitesse à 20 km/h en ville, ôter les barrières et les potelets constituent ainsi une première piste de solution. Peut s’ajouter à cela un balisage des parcours fréquemment empruntés par les enfants, via des trottoirs colorés ou, mieux encore, une “farandole verte”. Le principe : relier les espaces verts entre eux par un circuit, qui serait matérialisé par un tracé sur ses interruptions routières, afin d’inciter les automobilistes à la prudence tout en facilitant les déplacements piétons dans des espaces naturels apaisants. En ville, il est aussi envisageable de “désegmenter les trottoirs”, actuellement scindés en différents usages : le couloir pour piétons lents, celui servant à les dépasser, celui réservé aux trottinettes… Réunir ces fonctions permettrait de responsabiliser l’enfant et son entourage. Enfin, il faudrait placer la signalisation à hauteur des plus petit·es. “Leur système optique étant incomplet avant 11 ans, les enfants n’ont pas accès aux mêmes informations que nous”, précise le philosophe. Pour concevoir l’avenir de la ville, encore faudrait-il donc commencer par la voir à hauteur d’enfant.


Rédaction et photos : Hildegard Leloué

Vous aimerez aussi

Print Friendly, PDF & Email
Partagez cet article en un clic

Vous êtes sensible à notre ligne éditoriale ? 

Soutenez un média indépendant qui propose en accès libre tous ses articles et podcasts. Si nous avons fait le choix de la gratuité, c’est pour permettre au plus grand nombre d’avoir accès à des contenus d’information sur la transition écologique et sociale, défi majeur de notre époque. Nous avons par ailleurs décidé de ne pas avoir recours à la publicité sur notre site, pour défendre un journalisme à l’écoute de la société et non des annonceurs. 

Cependant, produire des contenus d’information de qualité a un coût, essentiellement pour payer les journalistes et photographes qui réalisent les reportages. Et nous tenons à les rémunérer correctement, afin de faire vivre au sein de notre média les valeurs que nous prônons dans nos articles. 

Alors votre contribution en tant que lecteur est essentielle, qu’elle soit petite ou grande, régulière ou ponctuelle. Elle nous permettra de continuer à proposer chaque semaine des reportages qui replacent l’humain et la planète au cœur des priorités. 

Abonnez-vous gratuitement à notre lettre d’information

pour recevoir une fois par mois les actualités de la transition écologique et sociale

Verified by MonsterInsights