Halte à l’apiculture intensive. Les adhérent·es de l’association deux-sévrienne Le Rêve des abeilles refusent que l’insecte pollinisateur soit cantonné au seul rôle d’outil de production. Ils et elles essaiment leurs idées en proposant notamment des stages de construction de ruches naturelles.
Les brins de paille de seigle s’entremêlent jusqu’à former une spirale, aidés par des mains motivées. Des liens de ronce dénudés de leurs pulpes viennent enserrer l’ouvrage. Dans cette petite salle du centre socioculturel de Coulon (Deux-Sèvres), cinq stagiaires appliqué·es s’évertuent à fabriquer une ruche en paille, cylindrique. « C’est la forme ‘‘naturellement’’ la mieux adaptée aux abeilles. Avant, chaque agriculteur avait une ruche paille dans sa ferme », assure Ronan Saint-Jalmes, l’un des six co-fondateurs du Rêve des abeilles.

Abeilles et apiculture alternative
Créée en 2022 à Amuré, dans le Marais poitevin, cette association d’une quarantaine d’adhérent·es défend une apiculture respectueuse de la nature, où « l’abeille n’est pas un simple outil pour produire du miel », souligne son épouse, Sophie Saint-Jalmes. Durant deux jours, les stagiaires ont travaillé d’arrache-pied à concevoir cet habitat. Le geste, technique, requiert de la patience. « C’est de la vannerie spiralée. C’est souvent plus facile pour les personnes pratiquant déjà la couture ou le tricot », explique Thierry Bordage, le formateur, spécialisé en apiculture biodynamique.
C’est important de transmettre cette méthode d’apiculture alternative, dans laquelle les besoins de l’abeille sont prioritaires et non ceux de l’apiculteur. Il faut donner envie aux gens d’avoir des ruches sans en récolter le miel, juste pour observer et contribuer à la biodiversité.
Thierry Bordage, formateur en apiculture biodynamique.

« Laisser la nature faire »
« S’il y a du miel, on ne dit pas ‘‘non’’ ! On le presse à la main, il n’y a pas de bulles. Mais ce n’est pas du tout la priorité, abonde Sophie Saint-Jalmes. Traditionnellement, il y a des cadres avec des planches de cire. Là notre but est qu’elles fassent leur cire toutes seules, qu’elles s’endurcissent. » Amoureux de ces insectes hyménoptères, les membres de cette association évitent tout traitement chimique. Ils misent sur l’observation pour intervenir au cas par cas et seulement si nécessaire. Le bien-être avant tout.
Notre démarche consiste à laisser au maximum la nature faire. Par exemple, nous laissons essaimer – moment où la reine et une partie des abeilles quittent la ruche pour former une nouvelle colonie. Ce que font peu les apiculteurs professionnels car cela implique une vingtaine de jours sans production.
Ronan Saint-Jalmes, co-fondateur du Rêve des abeilles

Mauvaise concurrence
Militants pour le réensauvagement, ces amateurs et amatrices tentent de « changer les mentalités » à leur « petite échelle, mais ce n’est pas évident. Les abeilles sauvages manquent d’habitats naturels donc s’il y a trop de ruches constituées aux alentours, cela pose un problème. Il faut qu’elles puissent avoir suffisamment à manger », évoque le couple, propriétaire de gîtes et chambres d’hôtes. Les « domestiques » en trop grande abondance font ainsi parfois mauvaise concurrence à leurs homologues sauvages (lire également encadré). Sur leur terrain de cinq hectares situé à Coulon, Sophie et Ronan ont créé un rucher pédagogique accessible aux adhérent·es. Ils vont installer leur ruche paille fraîchement fabriquée. « Ça me fascine de pouvoir servir la nature avec des choses qu’elle a créées », s’enthousiasme la co-fondatrice.

Sur le même sujet mais dans un autre registre, un projet LIFE dédié aux abeilles sauvages, intitulé « Wild bees », a débuté en 2021 dans les cinq parcs naturels régionaux (PNR) de Nouvelle-Aquitaine. Il s’achève en 2026 et concerne le PNR du Marais poitevin. Un plan en faveur des pollinisateurs a été mis en œuvre, avec différentes actions locales : inventaires sur 15 sites identifiés, création de corridors écologiques pour restaurer des habitats, plantation de graines d’origines locales, construction de douze «jardins qui bourdonnent », etc. « Ce sont des réalisations concrètes afin de permettre aux abeilles sauvages de pouvoir vivre dans de bonnes conditions », commente Pascal Duforestel, président du PNR du Marais poitevin.
Dans l’île d’Oléron, l’abeille noire n’a plus de Conservatoire
Son nom latin est Apis mellifera mellifera, et elle a la malheureuse réputation de manquer de productivité. L’abeille noire « est une sous-espèce naturellement présente en Europe de l’ouest. Elle était partout, mais l’agro-industrie et l’apiculture productiviste ont fait diminuer les effectifs », indique Zachary Gaudin, chargé de projets à IODDE (Ile d’Oléron développement durable environnement). Cette association a piloté le Conservatoire d’abeilles noires en partenariat avec la Communauté de communes.
Lancée en 2018, cette opération visait à sanctuariser un périmètre géographique de l’île, dans l’optique de favoriser la reproduction et donc la survie de cet insecte menacé. Mais le Conservatoire s’est éteint en 2024, l’abeille noire était trop concurrencée. La démarche implique une zone cœur de 3 km de rayon exempte d’abeilles d’autres sous-espèces, et une zone tampon étendant la zone cœur à 7 km. « Les contraintes du territoire sont trop fortes. Il y a beaucoup de retraités qui viennent s’installer à Oléron avec leurs ruches. Il y avait trop d’abeilles au kilomètre carré et les professionnels n’ont pas tous voulu jouer le jeu. C’est difficile de changer les mentalités, de laisser plus de place à la nature », poursuit le chargé de projet. Il existe d’autres conservatoires fonctionnels ailleurs en France et la Fédération européenne pour la conservation de l’abeille noire (FedCAN) poursuit ses actions de préservation.
Rédaction : Amélia Blanchot
Photos : Amélia Blanchot (sauf mention contraire)

