Sur ce territoire aussi magnifique que fragile, la vie tourne autour de l’eau. Affaibli par les submersions, les inondations ou encore la sécheresse, le Marais poitevin est particulièrement concerné par le changement climatique. Il est au cœur du projet LIFE Maraisilience, pour espérer « co-construire » des solutions. Explications avec Pascal Duforestel, président du Parc naturel régional du Marais poitevin.

Le projet LIFE Maraisilience* s’étend sur trois départements dans un périmètre de plus de 350 000 hectares. Observatoire du climat, agora climatique, scénarisation des futurs… la démarche se veut inédite. Comment ce projet s’est-il imposé ?
Comme tous les parcs naturels régionaux, nous avons un conseil scientifique et prospectif qui s’autosaisit d’axes de recherches. C’est une obligation que nous acceptons d’autant plus volontiers que nous pensons qu’il très important aujourd’hui de s’appuyer sur la connaissance, la recherche et le savoir des scientifiques.
À l’époque, ils ont travaillé sur la notion de climat et sur son incidence sur le Marais poitevin. Ça a été l’élément déclencheur pour que le climat devienne le fer de lance de mon projet de mandature quand j’ai pris la présidence il y a quatre ans.
Ce conseil a évoqué la nécessité de ne pas s’en tenir à un savoir concentré au sein de la gouvernance du parc, mais au contraire de tenter d’associer le maximum d’habitants à la co-conception des solutions d’adaptation. Ils ont également mis en avant les fragilités et les opportunités de notre territoire.
Quelles fragilités ont été identifiées ?
Nous sommes à la conjonction de plusieurs phénomènes climatiques. Nous avons la montée du niveau de la mer que nous avions traité lors d’un précédent LIFE, notamment avec le show scientifique d’Eric Chaumillon « Hé… La mer monte ! », en montrant qu’il y aussi des solutions fondées sur la nature. Donc la question de la submersion marine est prégnante chez nous, comme dans tous les territoires poldérisés ; nous sommes à 90 % en-deçà du niveau de la mer aux plus hautes eaux.
Nous avons également la question des crues, et nous pensons que la concentration et l’intensité des pluies en hiver va être de plus en plus problématique. Nous avons un énorme bassin versant de 650 000 hectares avec un exutoire assez ténu qui est la baie de l’Aiguillon. Nous sommes face à des phénomènes contraires. C’est notamment ce que vient de révéler le premier volet de recherches de Maraisilience : nous avons un des plus grands taux de sédimentation au monde dans cette baie, à plus de 1,4 cm par an. C’est un élément de solution puisque cela protège les terres arrières et nous donne une capacité de captation carbone équivalente à celle des mangroves. Ça, c’est absolument génial ! La contrepartie, c’est que comme ça sédimente, ça bouchonne. Et bien malin qui pourrait dire comment vont se confronter ces deux phénomènes.
Nous sommes également confrontés à la sécheresse. Et notamment sur des terres argileuses, avec des phénomènes de rétractation argile qui sont une problématique lourde. Il s’avère que comme ça ne nous suffisait pas, nous avons rajouté un petit risque tellurique avec le tremblement de terre un peu surprise de 2023 .
Mais, vous l’avez souligné, il y a aussi des opportunités.
Nous pensons intuitivement que nous devons être l’une des plus grandes zones de captation carbone de la façade Atlantique. Il ne suffit pas de le dire, encore faut-il le prouver et le chiffrer. Cela peut nous permettre de ne pas faire sombrer tout le monde dans un pessimisme total en disant « il y a toutes les catastrophes du monde qui vont nous tomber dessus ». Nous sommes en tout cas un territoire de captation majeur du carbone, ce qui conforte le rôle utile de la zone humide, qui sert aussi d’éponge et de filtrage.
Une des actions phare de Maraisilience est l’observatoire du climat à l’échelle du Marais poitevin. En quoi est-ce que cela consiste ?
Des chercheurs de La Rochelle université viennent récolter des données climat sur le territoire, cela a commencé dès la première année. Ils effectuent notamment des prélèvements pour mesurer le taux de séquestration carbone dans le sol. Nous allons donc pouvoir échanger sur une base de données avérées et non pas de croyances ou des derniers bulletins d’infos de CNews. Avant d’agir, il faut avoir un état des lieux précis. Nous aurions pu nous en tenir à une échelle macro sur la base des prévisions du GIEC, par exemple. Mais nous avons un territoire très spécifique avec une zone humide, une zone poldérisée, un énorme bassin versant, etc.
Vous organisez également L’Agora du climat, plusieurs journées thématiques devant réunir 200 personnes, habitant·es, acteurs du territoire et élu·es. Dans quel but ?
Ce sont des journées où l’on met sur la table de la donnée, en essayant de définir des scénarii du futur tout en tentant d’avoir un panel équilibré. Nous avons eu une première phase de participation des citoyens lors d’ateliers de scénarisation des futurs possibles (16 ateliers ont été organisés entre octobre 2025 et janvier 2026, NDLR).
C’est un cheminement très ambitieux parce qu’il faut imaginer qu’au sortir de ce programme, nous aurons une vision collective et claire de la nécessaire adaptation au réchauffement climatique. Tant mieux si nous aboutissons à un résultat probant qui arrive à infuser les décideurs des années qui viennent. Nous pourrons être fiers et heureux. Mais je pense que le chemin est aussi important que le point d’arrivée. C’est-à-dire que le fait d’arriver à mettre en branle comme ça une population, de construire un commun, de savoir évacuer les « on dit », pour moi, c’est déjà un succès.
L’un de vos objectifs est de faire émerger des propositions d’adaptation pour vivre le territoire en 2050. Est-ce que vous avez déjà des pistes ?
Non, aujourd’hui, ça serait trop pifométrique. Il nous faut encore du temps. En sachant que même la projection sera relative. Il faut être très prudent, nous le constatons avec la question du trait de côte. Il y a cinq ans, nous n’imaginions pas atteindre certains chiffres aujourd’hui. Mais déjà, si nous avons un minimum de communs sur lequel s’accorder pour agir, c’est déjà énorme.
Parmi les partenaires financiers, il y un groupement d’assurances et de mutuelles. Pourquoi sont-ils impliqués ?
Au-delà de l’opportunisme, j’ai voulu que nous nous tournions vers les mutuelles d’assurance pour plusieurs raisons.
La première, c’est que ces mutuelles, elles sont une émanation de ce territoire, elles sont nées ici de la crise du phylloxéra. Et donc ça n’est pas innocent que de penser que par rapport à une autre crise qui est la crise climatique, elles puissent se mobiliser.
La deuxième, c’est que les catastrophes ont un coût public et privé. Ça devient un problème majeur qui fait qu’il y a des risques de plus en plus avérés de séparation entre les collectivités et les assureurs. Il commence à y avoir un dialogue de sourds. Or le rôle premier d’un parc, c’est d’organiser du dialogue et du compromis. Donc, faisons en sorte de mettre tout le monde autour de la table : les élus, les assureurs, les populations.
C’est un projet qui est plus que financier, même si elles nous ont permis de lever un demi-million d’euros. Nous ne sommes pas dans une logique uniquement de sponsoring mais plutôt de mécénat de compétences. Darva met par exemple à disposition un agent pendant plusieurs mois pour nous apporter du recul sur de la donnée météo passée. Groupama, qui assure beaucoup le monde agricole, va faire un diagnostic de captation carbone sur une quinzaine d’exploitations du territoire. Et par ailleurs, nous allons inviter ces exploitations à modifier, pour Maraisilience, leur modèle agricole. Et contrairement à des idées reçues, dans le monde agricole, plein de gens seraient prêts à évoluer. Pourquoi ils ne le font pas ? À cause de la prise de risque. Groupama va assurer cette prise de risque.
* LIFE Maraisilience a débuté en octobre 2024 et doit s’achever en 2028. Le projet, chiffré à 3 millions d’euros, est financé à 60 % par l’Union européenne, dans la catégorie « gouvernance et information sur le climat ». Il est piloté par le Parc naturel régional du Marais poitevin (PNRMP), avec huit co-bénéficiaires : Communautés de Communes Aunis Atlantique, Sud Vendée Littoral, Pays de Fontenay Vendée et Vendée Grand Littoral, les Communautés d’agglomération du Niortais et de La Rochelle, le Syndicat mixte du Bassin versant de la Sèvre niortaise et La Rochelle Université.
Propos recueillis par Amélia Blanchot
Photos : Amélia Blanchot

