Transport et séquestration des émissions de CO2: réponse climatique ou nouveau risque ? La cimenterie d’Airvault au cœur du débat

par | 24 mars 2026


L’ambition du projet GOCO2, porté par l’industrie du ciment dans le Grand Ouest ?
Capter jusqu’à 2,2 millions de tonnes de CO2 par an, l’acheminer via 375 kilomètres de canalisations jusqu’au port de Saint-Nazaire où il sera liquéfié puis transporté par bateau jusqu’en Norvège… avant d’être stocké sous la mer du Nord.

Ce projet, estimé à 2,5 milliards d’euros, associe trois sites industriels : la cimenterie Heidelberg à Airvault dans les Deux-Sèvres, Lafarge (ciment) et Lhoist (chaux) situés en Mayenne. Présentée comme une solution de décarbonation, cette technologie questionne les associations environnementales. Interview de Michel Clairand, administrateur de l’association Deux-Sèvres Nature Environnement.


GOCO2 est présenté comme une solution de décarbonation de l’industrie du ciment. En quoi cette promesse vous semble-t-elle problématique ?

L’ADEME (ndlr, Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Energie) dit qu’il faut enfouir dans un rayon de 200 kilomètres maximum à partir du site de production, mais là il est question de séquestrer le CO2 à des milliers de kilomètres. Et le réseau de 375 km de canalisations qui doit être construit jusqu’au port de Saint-Nazaire n’est pas plus sûr que le transport par camion. Par exemple aux Etats-Unis, dans l’État du Mississipi, il y a eu des fuites de canalisations qui ont entraîné l’intoxication d’une cinquantaine d’habitants, la moitié ayant perdu connaissance et tous présentant des symptômes pulmonaires et neuronaux. On est dans la fuite en avant. Comme les industriels ont peur que la taxe carbone soit dans les années à venir très supérieure à celle d’aujourd’hui, ce qui augmenterait énormément le coût du ciment, ils essaient de trouver des solutions techniques, avec de l’argent public.
Or rappelons que pour produire une tonne de ciment, 600 kilos de CO2 sont émis. (Ndlr, « le procédé de fabrication du ciment nécessite une grande quantité d’énergie pour calciner le mélange de calcaire et d’argile (1/3 des émissions) et le transformer en clinker. Cette réaction est elle-même fortement émettrice de CO2 (2/3 des émissions) due à la décarbonatation du calcaire. » info Ademe / BatiZoom)
La Norvège et l’Allemagne emploient moitié moins de béton que nous. En Norvège, une tour de 20 étages en bois a été construite à titre expérimental. Ça se gère, le bois se cultive. La filière des matériaux naturels ne se développe pas assez en France car le public n’est peut-être pas tout à fait prêt. Pourtant dans les marais de la Dive, des maisons ont été construites en terre ; nos châteaux ne sont pas construits en ciment non plus. On a des solutions pour faire autrement. Et on a les savoir-faire.

Quel est aujourd’hui l’ordre de grandeur des émissions de CO2 de la cimenterie Heidelberg d’Airvault, et comment ces émissions sont-elles actuellement prises en charge ?

Elle émet environ 800 000 tonnes de CO2 annuel. Mais, pour le projet GOCO2, Heidelberg rapatrie une autre usine sur le site d’Airvault, donc leur production sur place va augmenter. Aujourd’hui la cimenterie utilise des filtres et réinjecte une partie de ses émissions dans le process de production, mais si le projet GOCO2 se met en place c’est que ça n’est pas suffisant. Les directives européennes et françaises imposent de réduire les émissions de CO2 d’ici à 2030.

Certains acteurs estiment que GOCO2 permettrait de “gagner du temps” avant le développement de possibles capacités de stockage de CO2 en France. Quels seraient les sites potentiels ?

Il n’y a pas de sites réellement plausibles à l’heure actuelle en France. Il faut qu’il y ait une extraction de gaz ou de pétrole pour pouvoir avoir de grandes fosses, ce n’est pas le cas. Le seul site d’enfouissement qui est en étude, est à Lacq près de Pau, où a été extrait du gaz naturel, mais les espoirs sont minces. Il y a des recherches actives sur le sujet, mais est-ce vraiment la solution ?

Pourquoi avoir choisi la Norvège pour le stockage du CO², et quels sont les risques environnementaux de la séquestration sous le plancher océanique ?

La Norvège avait de l’exploitation de pétrole en mer et il existe de gros gisements épuisés (ndlr, ces fosses vides serviraient à stocker le C02 acheminé). L’enfouissement se ferait à 1 100 mètres de profondeur sous le plancher océanique.

Cela fait longtemps que dans ce pays on travaille sur des systèmes de séquestration, sans avoir trouvé toutes les solutions. Il y a l’exemple de Sleipner en Norvège, où le CO² a été injecté dans un aquifère salin à 1 100 mètres de profondeur, et au bout de 3 ans on s’est aperçu que le gaz avait migré d’environ 300 mètres vers la surface. “Jusqu’à une couche géologique que nous n’avons jamais identifiée”, selon les géologues. Les gaz sont constitués d’acides qui peuvent détériorer la roche. On se débarrasse du CO² comme cela, mais on n’est pas du tout sûrs que ça ne reviendra pas dans l’atmosphère. Un autre exemple, dans la mer de Barents : la fraction de CO² a été mélangée au méthane et injectée à 2 600 mètres de profondeur, sous une forme mi gazeuse, mi liquide. On imaginait y séquestrer l’équivalent de 18 années de production, mais le site a été saturé au bout de 2 ans seulement ! Ces deux cas de figure en disent long sur la sûreté et la fiabilité des études.

Un article paru dans la revue scientifique Nature, le 3 septembre 2025, mentionne qu’il y a une révision drastique du potentiel mondial de stockage du CO², à la baisse. Le potentiel réel est de 1,46 giga tonnes contre 11,8 estimées au départ. C’est presque 10 fois moins. Pourquoi le projet GOCO₂ échapperait à cette statistique ? On va continuer à produire autant de CO² mais qu’est-ce qu’on en fera demain quand toutes ces poches de séquestration seront pleines ?

Quels sont, à vos yeux, les principaux risques environnementaux du projet en France, tout au long de la chaîne — captage, transport, liquéfaction et export ? Des analyses d’impact ont-elles été menées ?

On est un peu comme tout le monde, on découvre le projet. Les analyses qui ont été faites sont celles des porteurs du projet. Il existe le risque d’une canalisation défectueuse qui libère du gaz, comme aux Etats-Unis. D’autant plus que l’enfouissement des canalisations doit être peu profond, un mètre de profondeur seulement. Il y aura des postes de surveillance tous les 15 kilomètres, cela veut dire qu’ils n’écartent pas la possibilité d’incidents. Le tracé du gazoduc n’est pas encore complètement fixé. Ils étudient un fuseau d’une largeur de 4 kilomètres pour revenir à une trame réduite à 500 mètres, les études sortiront en 2027 ou 2028. Donc l’impact sur les zones naturelles n’est pas encore défini, mais une chose est sûre, il y aura un impact.

On fait comme si la nature nous appartenait complètement et on va encore détruire les plus grands capteurs de CO², les bois, les forêts, les arbres. Ils expliquent que s’ils sont amenés à détruire une zone humide, ils en recréeront une, mais c’est quand même beaucoup mieux de laisser l’existant plutôt que de jouer aux apprentis sorciers en se disant que « peut-être » ça marchera. On parle aussi de compensation pour les agriculteurs, en remettant en état leurs terres, mais on ne s’adresse pas à la population. Or le CO² c’est l’ensemble de la population qui le vit et on subit.

On parle beaucoup du CO₂ capté et transporté, mais moins de l’énergie nécessaire au fonctionnement du projet. Que sait-on aujourd’hui de son empreinte carbone ?

C’est bien le problème, on n’en parle nulle part. La question de l’empreinte carbone a justement été posée pendant la phase de concertation. On nous dit qu’il faudra renforcer l’électricité, certainement plus que doubler la consommation actuelle, car le processus sera très énergivore mais ça n’est pas neutre car nous n’avons pas assez d’électricité sur Airvault, donc nous allons devoir en stocker. Pour cela, un important site va être construit à Assais-les-Jumeaux pour installer des batteries au lithium et répondre aux besoins de la cimenterie. Et il faut pouvoir refroidir le système avec de l’eau, éventuellement venant du Thouet, et faire un raccordement électrique, donc creuser. Quand on augmente le processus de production électrique, on produit forcément plus de CO² ailleurs. (Ndlr : fiche consacrée au site d’Airvault publiée dans la documentation de phase de concertation)

Au regard de l’ensemble de ces éléments, comment Deux-Sèvres Nature Environnement se positionne-t-elle vis-à-vis du projet GOCO₂ ? Et quel rôle jouez-vous concrètement dans le processus actuel ?

Nous, on dit “Arrêtons d’abîmer la nature !” Quand va-t-on prendre enfin conscience que cela a des effets climatiques dramatiques ? Faisons le lien de causalité.
Nous avons été présents aux deux réunions de concertation qui ont eu lieu dans les Deux-Sèvres. On alerte sur les points précédemment évoqués, mais on n’est pas écoutés. Changer nos modes de vie et nos modes de construction, c’est pourtant cela le plus important. Ce n’est pas un mirage de canalisations et d’enfouissement qui va solutionner ce problème-là. C’est de la démesure, ce sont de grands chantiers très impactants. On se pose la question de leur utilité.

J’ai participé à la réunion à Airvault. La majeure partie des personnes présentes étaient des salariés de la cimenterie, y compris des retraités. J’ai plutôt ressenti leur soulagement : la cimenterie allait continuer à tourner, et c’est bon pour l’emploi car on rapatrie de l’activité ici. On peut le comprendre, mais toutes les questions environnementales que l’on vient d’évoquer sont néanmoins posées. Il y a eu une proposition exprimée à Airvault de planter des forêts qui capteraient le CO² et auraient le même résultat que des grands travaux qui ne solutionneront rien. Les porteurs de projet en face on dit certes qu’il fallait le faire mais que l’un n’empêchait pas l’autre.

Quelles sont les prochaines étapes concrètes du projet GOCO₂ ?

Le bilan des concertations doit être publié prochainement sur le site concertation.eco2.fr. Ils sont en train de faire des études plus précises sur le passage des canalisations. Une enquête publique va ensuite être réalisée mais, en général peu de projets sont arrêtés même après avis négatif de sa part. La décision d’investissement est prévue pour 2028 et une finalisation des travaux prévue en 2030.

Nous aurons une concertation entre associations environnementales des différents départements concernés et avec France Nature Environnement dont nous faisons partie, avec une prise de position commune et notre action se fera auprès des pouvoirs publics.


Propos recueillis par : Pascale Pyot
Photos et visuel : DR

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