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Alice Desbiolles : « Les personnes éco-anxieuses sont rationnelles dans un monde qui ne l’est pas vraiment »

par | 28 juin 2022

Photos éco-anxiété hildegard leloué

L’éco-anxiété, soit l’impact sur la santé de la conscience du dérèglement climatique, intéresse de plus en plus le secteur de la recherche. Le phénomène implique également de former les professionnel·les pouvant être face à des publics concernés. C’est dans ce sens que le Centre Communal d’Action Sociale (CCAS) et la Ville de Poitiers ont organisé ce 24 juin une journée de conférences et d’animations. Alice Desbiolles, épidémiologiste et médecin de santé publique spécialisée en santé environnementale y a effectué deux interventions. L’autrice de L’éco-anxiété. Vivre sereinement dans un monde abîmé (Fayard, septembre 2020) a expliqué ce phénomène et la manière dont elle peut servir de levier à l’action. Entretien.


Qu’est-ce que l’éco-anxiété ?

L’éco-anxiété, c’est tout le panel d’émotions et de questionnements qui résultent d’une inquiétude anticipatoire par rapport à ce que sera l’avenir ou, du moins, à ce que l’on perçoit de notre futur, notamment au travers des rapports du GIEC ou de l’IPBES, Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques. Cette anxiété peut aussi faire suite à des constats empiriques réalisés par les individus eux-mêmes. Ils peuvent par exemple observer l’effondrement de la biodiversité à leur échelle, en entendant moins d’oiseaux chanter, en voyant moins d’insectes sur leur pare-brise, ou moins d’arbres peupler leur environnement. Toutes ces atteintes à la beauté du monde, cette nature que l’on abîme et que l’on dégrade, leur inspire une forme d’empathie, à l’instar des conséquences que ces dégradations impliquent pour la planète et les communautés humaines qui l’habitent.

Dans quel contexte est apparu ce terme ?

On parle d’éco-anxiété depuis la fin des années 2000 environ, mais ce sujet n’était pas beaucoup mis à l’ordre du jour avant la pandémie. Lorsque j’ai commencé à m’intéresser à cette thématique, aucune base de données ou de référencement n’existait. Le terme a ensuite gagné en ampleur : des chercheurs m’ont contactée, un réseau a commencé à se tisser et le concept s’est peu à peu démocratisé, de sorte que le monde académique s’en empare de plus en plus, bien que nous n’en soyons encore qu’aux prémices.

Toutefois, il est important de préciser que nous n’avons pas attendu l’apparition du terme d’éco-anxiété pour éprouver cet état d’âme. De plus, la pandémie n’a pas accentué l’éco-anxiété, mais les confinements ont permis de mettre en lumière des enjeux de santé mentale, celle-ci ayant été ravagée par les différentes périodes de confinement. C’est un contexte dans lequel l’éco-anxiété a pu capter davantage d’attention.

On parle de plus en plus de « solastalgie ». Quelle est la différence avec l’éco-anxiété ?

Ces deux concepts sont très proches, on pourrait même les qualifier de notions jumelles, étant donné qu’elles proviennent des mêmes causes et mobilisent le même panel émotionnel. La différence principale réside dans la temporalité : alors que l’éco-anxiété est tournée vers l’avenir – puisqu’il s’agit d’une angoisse anticipatoire – la solastalgie est ancrée dans le passé, car elle correspond à une forme de nostalgie. Elle peut, par exemple, se manifester face à un lieu différent de celui que l’on a pu connaître par le passé. Un paysan à la retraite me confiait il y a quelque temps sa tristesse vis-à-vis du fait qu’il n’entendait plus les oiseaux chanter. J’aime à expliquer cela comme une sorte de « mal du pays inversé, » où la douleur ne vient pas du fait que l’on quitte son pays d’origine, mais que celui-ci nous quitte.

L’éco-anxiété touche-t-elle certains types de personnes plutôt que d’autres ?

Il y a autant d’éco-anxiétés différentes qu’il existe d’éco-anxieux, il n’y a donc pas de profil-type au sens strict. Nous avons, bien sûr, des populations identifiées qui en sont particulièrement atteintes, telles que les scientifiques (climatologues, écologues, etc.) ou encore les militantes, qui disposent d’un certain nombre d’informations et se mettent à agir en ce sens. Certaines études mettent également en avant le fait que les catégories socio-professionnelles élevées et les femmes y seraient plus sujettes, mais ces résultats sont absolument à prendre avec des pincettes. Ce que j’ai pu observer, personnellement, c’est que l’éco-anxiété transcende toutes les couches de la société. Plus qu’une question de catégorie socioprofessionnelle, c’est une structure de personnalité empathique, ouverte au monde, permettant de ne pas rester bloqué dans les dogmes, qui se démarque chez les éco-anxieux.

Le phénomène n’est-il tout de même pas plus important auprès des jeunes ?

ll est difficile de répondre à ce type de question quantitative. On peut éprouver de l’éco-anxiété à tous les âges, néanmoins il me semble qu’il existe un facteur aggravant chez les jeunes puisque leur espérance de vie, leur horizon temporel est plus large que celui d’une personne âgée. A 65 ans, on peut plus facilement être tenté de considérer l’essentiel de sa vie comme déjà derrière soi, et donc réfléchir sur le mode du « après moi le déluge ». De même, lorsque l’on prend connaissance des projections du GIEC pour 2050, voire 2100, on peut logiquement comprendre les questionnements des jeunes autour de la parentalité, c’est-à-dire du fait de vouloir, ou non, donner naissance dans ce contexte anticipé. Il faut bien comprendre que l’impact du dérèglement climatique n’est pas le même selon son âge. Un enfant né après 1988 n’a, par exemple, jamais connu une année qui ait été plus froide que la moyenne, chaque année étant plus chaude que la précédente, et ce depuis l’existence des relevés météorologiques.

L’inquiétude augmente-t-elle avec le niveau d’information sur le changement climatique ?

Tout à fait, et l’information est même souvent la porte d’entrée de l’éco-anxiété. L’individu commence généralement par identifier un problème, puis se nourrit sur les questions lui étant liées, qui lui ouvrent par la suite la porte vers d’autres dimensions. Par exemple, une réflexion sur l’usage des sols peut mener à questionner des problématiques d’élevage intensif. Il comprend alors que tout est interconnecté et qu’à un problème systémique, il convient d’apporter des solutions systémiques. J’aime beaucoup cette phrase de Nietzsche qui énonce que « Ce n’est pas le doute, c’est la certitude qui rend fou. »

Quels effets produit l’éco-anxiété sur la santé physique et psychologique ?

Tout d’abord, l’éco-anxiété n’est pas considérée comme une pathologie en soi, mais peut tout de même le devenir en cas de souffrance morale et de retentissement sur le fonctionnement normal de l’individu, notamment lorsqu’il induit des troubles anxieux généralisés ou des symptômes dépressifs, par exemple.

L’éco-anxiété nous atteint à la fois dans une dimension physique (trouble du sommeil, estomac noué, etc.) et psychologique (via de la tristesse, de la colère, de la culpabilité, etc.). Toutes ces émotions ne sont pas pathologiques, je pense par exemple à ce que le philosophe Spinoza définit comme des « passions tristes, » où la tristesse se convertit en puissance d’agir. « Émotion » vient d’ailleurs du latin motio qui signifie la mise en mouvement. De fait, les émotions sont souvent un levier majeur pour passer à l’action.

En plus des dimensions physiques et psychologiques, il y existe aussi toute une dimension cognitive, liée à la consultation de rapports scientifiques, au fait de porter un regard cartésien sur les choses.

Enfin, la dernière et la plus importante des dimensions, à mon sens, c’est la dimension existentielle. Loin d’être une pathologie mentale, l’éco-anxiété constitue une forme de sagesse, de philosophie de vie, un nouveau rapport aux autres et à soi-même. Elle génère des questionnements très utiles : comment habiter le monde, se déplacer, se divertir, se vêtir, faut-il ou non avoir un enfant… L’éco-anxiété vient percuter l’individu dans toutes ses dimensions identitaires tout en remettant aussi en question nos récits collectifs. Il est donc très important de ne pas le laisser seul avec ces questionnements profonds, mais de proposer des perspectives, des pistes d’action.

Si le changement climatique est un phénomène qui touche tout le monde, pourquoi tout un chacun ne développe-t-il pas d’éco-anxiété ?

Nous sommes tous concernés par ces enjeux, cependant il ne faut pas sous-estimer l’importance d’une info claire sur l’émergence des questionnements liés à l’écologie : la compréhension de ces enjeux n’est pas forcément partagée par tous. Au-delà du manque d’information, il y a aussi un mécanisme naturel de mise à distance des informations anxiogènes, de déni qui est à l’œuvre. Les conséquences sont vertigineuses et effrayantes alors, parfois, il est plus simple de détourner le regard, de mettre tout cela à distance. Il y a aussi un déni socialement construit qui résulte de toutes les normes conversationnelles et émotionnelles, celles-là même qui incitent à ne pas amener d’élément négatif, « qui fâche » dans une conversation. On retrouve également un décalage complet entre les constats empiriques et la réalité de nos sociétés, de nos choix politiques, de notre manière collective d’habiter le monde. L’éco-anxiété naît du paradoxe entre ce qu’il faudrait mettre en place pour créer un futur, des territoires à la fois résilients et désirables, et ce que l’on fait réellement. Il est beaucoup plus facile d’être dans le déni que l’inverse : toute notre organisation, notre production agricole, notre alimentation, notre manière d’habiter l’espace, de nous divertir n’est pas très cohérente avec la situation environnementale présente et potentiellement future. Tout cela entretient cette absence. Ce que j’explique souvent, c’est que les personnes éco-anxieuses sont rationnelles dans un monde qui ne l’est pas vraiment.

Comment prendre en charge l’éco-anxiété ?

Nous avons plusieurs façons de répondre à une menace : agir, en partant au combat, ou bien fuir. Ces deux choix impliquent un mouvement, un engagement de l’individu qui diffère du fait d’être tétanisé ou sidéré. Il faut aussi prendre en compte que l’on ne naît pas éco-anxieux, on le devient. Aussi, pour que l’éco-anxiété disparaisse, il faudrait que les causes systémiques d’effondrement de la biodiversité disparaissent, et ce n’est pas le chemin que prend notre société. Pour mieux vivre son éco-anxiété, il faudrait donc pouvoir transformer ce boulet en bouée, passer de la déploration à l’action pour vivre de manière plus sereine. En termes d’action, on peut commencer à l’échelle de son foyer, en travaillant son mode de vie (sa façon de s’alimenter, de se déplacer, etc.), à l’échelle de l’école, de ses enfants, de la mairie… Pour devenir acteur de son destin environnemental, on peut aussi faire en sorte que chaque euro dépensé manifeste son adhésion à des valeurs éthiques, que ce soit pour l’alimentation, l’habillement, etc. Chacun peut trouver son chemin, il y a autant de solutions pour apprivoiser et dépasser l’éco-anxiété que d’éco-anxieux. Le tout est d’effectuer des actions salvatrices pour être en harmonie avec ses préoccupations. D’après une étude de Carbon 4, 25% des efforts à produire pour tenir les accords de Paris relèvent de l’action individuelle et de sa manière d’habiter le monde au quotidien – ce n’est pas tout, mais cela compte énormément.


Propos recueillis par :  Hildegard Leloué

Photos : Hildegard Leloué (haut de page) / Céline Nieszawer/Leextra/Editions Fayart (portrait)

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