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Un an à l’Ombre du Vent

par | 6 janvier 2020


Face à la concurrence des géants du e-commerce et des livres dématérialisés, ouvrir une librairie indépendante relève aujourd’hui du défi et de l’acte militant. Dans le centre-ville de Niort, Célia Prot a ouvert il y a un an L’Ombre du Vent, une librairie atypique où se mêlent les effluves de plats bio et locavores, le bourdonnement du percolateur, les conversations engagées et bien sûr le bruissement des pages feuilletées. Pari gagné pour cette trentenaire investie depuis de nombreuses années dans les domaines de l’ESS, du développement durable et du féminisme.


Oser concrétiser ses rêves

L’Ombre du Vent, rue Saint-Jean à Niort. Une architecture atypique pour une librairie indépendante

Elle en rêvait depuis dix ans. Il lui aura fallu huit années de journalisme indépendant pour faire germer et mûrir son projet, et se convaincre qu’elle pouvait y arriver. « Quand j’étais journaliste, j’allais à la rencontre de gens qui entreprenaient dans le secteur de l’Economie Sociale et Solidaire, qui avaient envie de construire leur vie autrement et qui, à 18 comme à 55 ans, plaquaient tout et osaient se lancer. A force d’écrire sur eux et sur leurs rêves qui se concrétisaient, quelle que soit leur situation financière ou familiale, j’ai fini par me dire que si eux y arrivaient, je devais pouvoir y parvenir aussi », se souvient Célia Prot, fondatrice de la librairie-café L’Ombre du Vent. Originaire de Mazières-en-Gâtine dans les Deux-Sèvres, elle enclenche alors de nombreux contacts, visite des lieux, rencontre des associations et des municipalités dans sa région natale mais également en Bretagne. Elle construit ainsi minutieusement son étude de marché, et constate que Niort fait figure d’exception : c’est la seule ville de cette taille à ne proposer que deux librairies. Il y a, selon elle, une place complémentaire à prendre. Reste à trouver le lieu. Célia tombe sous le charme d’une ancienne boutique du centre-ville, pour son architecture intérieure atypique, ses pierres apparentes et sa devanture entièrement vitrée.

“Vendre des livres qui font écho à mes valeurs”

Un catalogue de 4000 livres témoignant de l’engagement de Célia Prot pour le féminisme et le développement durable

Rapidement elle s’entoure de deux associées et se met en recherche de financement pour lancer son activité. Au printemps 2018 elle contacte le Club Cigales L’Evaîe qui la suit sans aucune hésitation. Les banques sollicitées lui accordent leur confiance, y voyant l’opportunité de contribuer à la redynamisation du centre-ville niortais. Célia Prot se rapproche également du réseau France Active pour le cautionnement bancaire afin de limiter au maximum la prise de risque financier. Détail très important pour elle, elle investira des fonds personnels rendant d’autant plus légitime le projet à ses yeux et à ceux de ses financeurs. Enfin, elle lance une campagne de financement participatif sur la plateforme régionale J’adopte un Projet. « Nous avons recueilli 5 500 euros. Cette somme a permis la fabrication de l’enseigne et du bar, réalisés par un collectif d’artistes local qui utilise des matériaux de récupération, raconte la libraire. Ces 140 contributeurs ont été mes premiers soutiens et sont devenus mes premiers clients. » Le lieu et les financements trouvés, Célia Prot s’attaque à la constitution de son catalogue. Et celui-ci répond aux convictions de cette trentenaire engagée depuis de nombreuses années dans les domaines de l’ESS, du développement durable et du féminisme. « Il était important pour moi de vendre des livres qui font écho à mes valeurs ». Aujourd’hui, 4000 titres rayonnent à L’Ombre du Vent, pour tous les âges et tous les profils. Célia Prot se fournit chez les éditeurs classiques comme Grasset, Gallimard ou Plon, et met un point d’honneur à travailler avec de plus petites maisons d’édition telles que Le Tripode, Aux Forges de Vulcain ou encore Métaillé afin de les mettre en avant et de donner de la visibilité à leurs auteurs.

Dévorer des livres et des bocaux 100% bio

Célia Prot et Adil, salarié de l’Ombre du Vent

Au-delà d’une simple librairie, Célia Prot a réussi à créer un lieu convivial, véritable espace d’échange, de partage et de vie, comme le soulignent Patricia et Laurent, habitués des lieux : « On y fait tout le temps de nouvelles rencontres, on y retrouve aussi les habitués et on y découvre des pépites littéraires qu’on ne trouverait nulle part ailleurs. Célia nous accueille avec sa générosité et son humour, ses conseils sont toujours de qualité et la bière est bonne. » La patronne et ses associées regorgent d’idées pour faire vivre et vibrer au quotidien la librairie-café. Au rez-de-chaussée, les livres côtoient une sélection de gourmandises préparées maison par La Pin-Up Givrée ; un tableau indique le nombre de cafés suspendus disponibles – et ils sont nombreux ; une vitrine de bocaux consignés propose des plats 100% bio, cuisinés et fournis par le restaurant Le Bocal Gourmand situé aussi à Niort, avec qui la librairie a mis en place un partenariat. Hermann Cadiou, le gérant, raconte : « J’ai rencontré Célia au Club Cigales L’Evaîe et j’ai tout de suite adhéré à son projet que je trouve méritoire et courageux. Quand Le Bocal Gourmand a ouvert ses portes, je lui ai proposé ce principe de vitrine à bocaux. Elle a accueilli l’idée avec entrain, et depuis, je lui fournis des plats 100% bio, cuisinés avec des produits de saison sélectionnés en circuits courts. Nous partageons des valeurs communes, ce partenariat est très positif. » A l’étage, une salle boisée accueille les lecteurs cherchant un peu plus de calme ; elle est également mise gracieusement à disposition des associations, comme par exemple Aides, le Planning Familial, SOS Homophobie, le collectif Marche pour le Climat ou Soliniort, le projet d’épicerie solidaire. En dehors des horaires habituels d’ouverture, la librairie propose des lectures de poésie, du théâtre en petit format, des concerts, des café-philo, des rencontres d’auteurs, des temps de conférences et de débats, des projections, des cafés de papas…

“Arrêtons de consommer à une vitesse folle”

C’est un pari audacieux d’ouvrir de nos jours un lieu indépendant de proximité, face aux géants comme Amazon et la généralisation de la consommation en un clic, qui indigne Célia Prot : « Arrêtons de consommer à une vitesse folle et de commander sur des sites qui exploitent les travailleurs, parfois même des enfants et qui font couler des enseignes. L’impact est colossal sur le commerce local et sur la dynamique des centres-villes. » Autre défi, casser l’idée reçue selon laquelle un livre est moins cher sur internet ou dans les grandes enseignes. La jeune libraire rappelle d’ailleurs que depuis la loi Lang, le prix du livre est unique en France, quelle que soit l’enseigne dans laquelle il est distribué. Célia a conscience que l’achat d’un livre n’est pas accessible à tous et c’est pourquoi elle permet volontiers à ses clients de consulter les livres sur place. Elle leur propose également une sélection de livres d’occasion et surtout, elle les invite à se poser et à prendre le temps à L’Ombre du Vent. Ce nom elle ne l’a évidemment pas choisi par hasard : “Il vient du titre d’un roman de l’écrivain espagnol Carlos Ruiz Zafon. C’est un livre plein de poésie. L’histoire se passe pendant la Guerre d’Espagne, vers 1936. On suit un gamin qui découvre un lieu dingue où sont cachés des centaines de livres pour les sauver de leur destruction. Ce gamin choisit alors un livre autant que ce livre le choisit. Il porte le titre L’Ombre du Vent et il va changer la vie de cet enfant. Pour moi c’est très symbolique, c’est une manière de montrer comment les livres peuvent bouleverser et changer le cours d’une vie, comment ils peuvent nous sortir d’un moment difficile à n’importe quel âge et dans n’importe quel contexte. Et ça a marché pour moi. » Un an après l’ouverture, Célia avoue être un peu fatiguée mais surtout très heureuse car le bilan est très bon : « Tous les voyants sont au vert, les habitués sont là, et chaque jour de nouvelles personnes osent passer la porte, c’est tout ce qui compte. »


Rédaction et photo : Julie Sibieude

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