Louis-Adrien Delarue, médecin généraliste d’Angoulême engagé contre les pesticides : « le rôle d’un médecin n’est pas seulement de soigner, mais aussi d’alerter »

par | 19 mai 2026


Médecin généraliste basé à Angoulême (Charente), Louis-Adrien Delarue fait partie des rares professionnel·les de santé à s’afficher, aux côtés de militant·es, pour alerter sur l’impact des perturbateurs endocriniens et des pesticides sur la santé. Des prises de position qui, venues d’un professionnel en blouse blanche, ne vont pas sans susciter débats et controverses. Rencontre.


Vous faites partie des médecins qui alertez de longue date sur les causes environnementales de certaines maladies comme le cancer ou Parkinson. Comment avez-vous commencé à vous intéresser au sujet ?

J’ai grandi dans les Deux-Sèvres dans les années 1990 avec une mère infirmière et un beau-père médecin généraliste. Autant dire qu’à la maison, ça parlait santé. Pendant mes études de médecine à Poitiers, j’ai ensuite choisi de consacrer ma thèse à l’influence des lobbies pharmaceutiques sur les autorités sanitaires. Elle a fait beaucoup de bruit et a même été censurée. C’est à ce moment-là que j’ai rencontré Irène Frachon [pneumologue française à l’origine de l’affaire du Mediator, NDLR] et que je suis tombé dans le bain du militantisme. De là, j’en suis rapidement venu à m’intéresser à la chimie industrielle et à l’impact caché non pas des médicaments, mais des pesticides sur la santé.

Un sujet qui vous touche personnellement puisque vos grands-parents, dont vous étiez très proches, étaient agriculteurs en conventionnel.

Enfant, j’ai passé mes étés sur le tracteur de mon grand-père. On se parlait beaucoup et je me souviens de discussions où il me disait, les larmes aux yeux, que son grand regret était de ne pas être sorti du conventionnel. Depuis, son fils a repris la ferme et a réussi à la faire transitionner mais à l’époque, ce n’était pas le cas et mes grands-parents voyaient autour d’eux des amis, des voisins qui tombaient malades. On sentait bien qu’il se passait quelque chose d’anormal. Un neveu, en agriculture conventionnelle lui aussi, a eu Parkinson [aujourd’hui reconnue comme maladie professionnelle, NDLR] à 40 ans. Forcément, en tant que jeune médecin, ça m’a accompagné.

Pendant les études de médecine, les liens entre santé et perturbateurs endocriniens sont-ils abordés ?

Très peu. À l’université, il n’y a toujours pas de formation spécifique sur le sujet et les intervenants en médecine sont souvent dépassés car eux-mêmes très mal informés. Heureusement, on est nombreux parmi les professionnels de santé à vouloir faire bouger les lignes. C’est la raison pour laquelle j’ai rejoint Alerte des médecins sur les pesticides (AMLP) dès 2012, une association de médecins qui, voyant de plus en plus de riverains de vergers ou de poiriers tomber malades, a décidé de se mobiliser. Depuis, on essaie de former les professionnels de santé au sujet pour qu’ils puissent mieux orienter et soigner leurs patients.

En tant que médecin généraliste, diriez-vous que vous outrepassez votre rôle de professionnel de la santé en vous engageant publiquement sur le sujet ?

Aucun confrère ne me l’a jamais reproché. Par contre, certains élus m’ont déjà fait comprendre que, selon eux, le rôle d’un médecin généraliste était de soigner, non pas d’alerter, ce avec quoi je ne suis pas du tout d’accord. Nous ne sommes pas là uniquement pour panser les plaies, et je continuerai à le dire haut et fort autant qu’il le faudra, même si ça dérange. Dernièrement, les tensions se sont encore accrues lorsqu’au moment des débats sur la loi Duplomb, une députée du Rassemblement national a porté plainte contre moi, ce qui m’a valu une convocation à la gendarmerie [députée RN de la 3e circonscription de Charente, Caroline Colombier a déposé plainte contre le médecin pour « outrage envers un agent dépositaire de l’autorité publique » suite à un post où il écrivait à l’attention de l’élue « heureusement que le ridicule ne tue pas, vous seriez morte deux fois dans la même interview », NDLR]. C’était un épisode malheureux et en même temps, le fait qu’un médecin se retrouve à la gendarmerie dans un contexte de débat national sur la santé environnementale a fait beaucoup de bruit. Les gens se sont dit : « ah, c’est comme ça qu’on traite les scientifiques quand ils prennent position ?« 

Qu’est-ce que l’opposition massive à la loi Duplomb a changé dans votre façon de lutter ?

Elle m’a convaincu de l’importance d’unir nos forces. Certes, la loi a finalement été adoptée mais les alliances qu’elle a permis de tisser entre scientifiques et citoyens, personne ne peut nous les retirer. J’étais d’ailleurs aux côtés de Fleur Breteau [malade du cancer, elle a créé le collectif Cancer colère pour politiser la maladie en la liant directement aux politiques agricoles et à l’usage des pesticides, NDLR] lorsqu’elle a pris la parole à l’Assemblée nationale, l’été dernier, pour s’opposer au projet de loi. En tant que scientifiques, on se fait attaquer de toute part. Les victimes, elles, ont besoin de nous pour légitimer leurs prises de position. On s’est rendu compte que c’est ensemble qu’on peut vraiment peser dans le débat.

Alors qu’une vingtaine d’antennes locales de Cancer colère ont essaimé en hexagone, dont une dans le département voisin de la Vienne sous l’impulsion de Caroline Proust, vous avez aidé à la création d’une antenne locale en Charente. Pourquoi ?

Si plus de deux millions de personnes ont signé la pétition contre la loi Duplomb, je me suis dit qu’il y en avait forcément en Charente et que ça valait le coup de les faire se rencontrer. Via mon compte Facebook [où il est très actif, NDLR], j’ai donc proposé à celles et ceux intéressés par l’initiative de les mettre en contact, c’est comme ça que l’antenne locale a été créée. La loi Duplomb est passée mais partout, la mobilisation continue notamment contre la loi Duplomb 2 qu’on ne doit pas voir comme une fatalité ! Alors que les cas de cancers explosent chez les jeunes adultes, le tout, c’est de réussir à fédérer les forces et tenir dans la durée. Personnellement, ce qui me fait tenir, c’est la peine des gens que je reçois dans mon cabinet quand ils apprennent qu’ils sont malades d’un cancer alors qu’ils n’ont parfois jamais ni bu, ni fumé, mais qu’ils ont grandi au milieu de vignes infestées de pesticides.


Propos recueillis par : Cécile Massin
Photo : Cécile Massin

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