Depuis 2014 Jean-Luc Algay est maire « centre droit » de L’Houmeau, une commune près de La Rochelle. L’agriculture intensive y est pratiquée dans certaines zones. La pollution de l’air, des sols et la crainte de problèmes de santé liés à l’exposition aux pesticides l’ont incité à racheter des terres agricoles pour les métamorphoser en prairies.

Pouvez-vous nous présenter votre commune ?
L’Houmeau, c’est actuellement 3 030 habitants. D’ici dix ans, il y en aura 4 800. C’est une commune littorale avec un petit port, une grande plage de galets. Elle est entourée d’une ceinture verte. Le village est assez regroupé, il n’y a qu’un petit hameau. Nous sommes à dix minutes du centre-ville de La Rochelle et dix minutes du pont de l’île de Ré. C’est une commune attractive, où le revenu moyen est très élevé.
Depuis 2019, vous rachetez des terres agricoles pour les convertir en espaces naturels sensibles. Comment avez-vous eu cette idée ?
En 2014, j’ai assisté à une conférence des maires. Elle se déroulait à Montroy (commune de l’agglomération de La Rochelle située dans la plaine d’Aunis, ndlr), il y avait une présentation d’ATMO (organisme de surveillance de la qualité de l’air) des résultats de relevés de molécules de pesticides. Les mesures indiquent une forte présence dans l’air. J’ai posé alors une question à l’ingénieur qui faisait la présentation : « S’il y a ces résultats à côté de Montroy, aura-t-on les mêmes à L’Houmeau ? » Il m’a répondu que s’il y avait le même type d’agriculture, probablement que oui. Là, ça a commencé à m’inquiéter.
J’ai tout de suite pensé à une zone de ma commune où nous sommes exposés aux vents dominants ouest. Le ruissellement est très important. Or il y a une grande plage de baignade, le marais de Pampin classé Natura 2000, le port du Plomb qui est le point haut, des ostréiculteurs, des habitations et, au milieu, des champs d’agriculture intensive.
Une personne du Conservatoire du littoral m’a conseillé, vu la situation fragile autour de ces terres, de passer cet ensemble de 44 hectares en espace naturel sensible (ENS). Pour le moment, nous en avons racheté 19.
Concrètement, comment se passe ce rachat ?
Il fallait que les deux collectivités soient d’accord, à savoir la commune et le Conseil départemental de Charente-Maritime. Toutes deux ont validé, même si l’opposition a voté contre et si la majorité avait des doutes au départ.
Quand le propriétaire vend, c’est la commune qui devient propriétaire, avec le Département. Il n’y a pas d’expropriation, nous ne mettons pas l’agriculteur dehors. Sur les 19 hectares, il y en a qui sont encore exploités. Nous attendons l’échéance des baux. Il y a actuellement 4,5 hectares libres de baux, qui ont été transformés en prairies.
Au total, sur les 44 hectares, 17 propriétaires sont concernés. Chaque année, je leur envoie des courriers avec des copies d’articles qui paraissent sur les pesticides, la qualité de l’eau, etc. Parfois ça se décante. D’ici trois ans, une autre partie va tomber. Et nous espérons pouvoir en racheter d’autres pour aller jusqu’aux 44 hectares. Nous payons 0,50€ du mètre carré, donc pour les 19 hectares, l’opération a coûté environ 95 000 euros.
Vous vouliez développer du maraîchage sur ces terres mais vous avez dû y renoncer. Pourquoi ?
Nous avons installé la géothermie sur nappe (technique qui exploite les calories présentes dans l’eau des nappes phréatiques, ndlr) dans notre commune. Auparavant, il a donc fallu regarder le taux de nitrates dans l’eau. Or, il était supérieur à la norme. Nous avons fait des analyses plus poussées, il y avait également des produits phytosanitaires à des taux élevés (herbicides, insecticides). L’eau de la nappe n’était pas potable. Je me suis rapproché de l’Agence Régionale de Santé, il a fallu avertir la population que leurs puits étaient éventuellement pollués.
Sur une partie des terres que nous rachetons, nous voulions en effet développer du maraîchage mais vu les résultats sur la nappe, c’était trop compliqué. Je me suis dit qu’il fallait continuer à mettre la pression, à acheter des terres et à les laisser reposer pendant au moins cinq ans. Puis nous ferons de nouvelles analyses pour savoir si l’eau pourra être utilisée pour l’arrosage des légumes.
Votre initiative a soulevé les foudres de certains agriculteurs. Que s’est-il passé ?
Quand j’ai commencé à racheter, ça ne leur a pas plu. Un jour, alors qu’ils allaient manifester à La Rochelle, des agriculteurs ont déversé du fumier à l’entrée de la commune, avec des pneus. Puis un représentant de la FNSEA pour le canton a dit à un correspondant du journal Sud Ouest, qui lui demandait la raison de ces déversements : « C’est impossible de dialoguer avec Jean-Luc Algay (…) Ce n’était qu’un premier avertissement. S’il faut séquestrer le maire dans sa mairie, nous le ferons. Nous voulons être tranquilles pour travailler. »
Là, ça a provoqué un tollé pas possible. Ils ont donc enlevé le fumier, ils ont été convoqués par le procureur et ça s’est arrêté là. Mais je sais qu’ils incitent les propriétaires des terres – qui ne sont pas exploitants agricoles – à ne pas vendre. Il n’y a pas de dialogue possible avec ces agriculteurs. Au départ, je voulais leur proposer une culture raisonnée mais pour eux, cela comprend un minimum de pesticides. Alors que moi, je veux qu’il n’y ait rien du tout, hormis du fumier. Il y avait une fin de non-recevoir, alors que j’étais prêt à les payer. Maintenant, je suis passé dans un autre processus : je déroule.
En mars 2025, une étude du Registre général des cancers de Poitou-Charentes a identifié L’Houmeau comme étant une commune avec un surrisque de cancers pédiatriques. Cela vous a conforté dans votre choix ?
Oui, bien sûr. La santé, ça n’a pas de prix. Ces 44 hectares qui sont dans une zone fragile, ce sera déjà une bonne protection. Les habitants sont contents. Au début, beaucoup étaient sceptiques et maintenant ils me mettent la pression pour que j’aille plus vite. Par contre, ils aimeraient que je rachète toutes les terres agricoles autour. Ce n’est pas du tout l’objectif, il ne s’agit pas de chasser l’ensemble des agriculteurs. Et de toute façon, je ne peux pas forcer les gens à vendre. D’ailleurs il y a d’autres exploitants sur la commune avec lesquels ça se passe très bien. Notamment un qui épand du fumier dans ses champs. Je trouve ça super, c’est de l’économie circulaire. Il se demandait si l’odeur allait déranger les gens mais il vaut mieux que ça sente mauvais quelques jours plutôt que d’utiliser des pesticides. Les 19 hectares déjà acquis vont être transformés en prairies. Des chevaux vont arriver l’année prochaine, je vais proposer aussi à des éleveurs de venir au printemps. Il va falloir habituer les riverains à voir revenir des bêtes.
Propos recueillis par Amélia Blanchot
Photos : Amélia Blanchot

