Quels sont les effets sociaux, environnementaux et territoriaux de l’Insertion par l’activité économique (IAE) et plus largement de l’économie sociale et solidaire (ESS) ? Le 5 juin à Châtellerault, la structure d’insertion Audacie célébrait ses 30 ans. À cette occasion, Vivant le média animait une table ronde intitulée : « Impact social et dynamique territoriale de l’IAE. L’insertion comme enjeu politique au regard des défis sociaux et écologiques. »
Retour sur les moments forts de cette rencontre, alors que le même jour le gouvernement annonçait le gel et l’annulation de budgets alloués à l’ESS, dans un contexte politique et économique déjà incertain.
Avec :
Peggy Pouvreau, directrice adjointe d’INAE
Rémy Poignant, codirecteur de la CRESS Nouvelle Aquitaine
Delphine Plaud directrice de l’entreprise à but d’emploi Le Ressort
Yoann Paquereau, facilitateur des clauses sociales au service ESS de Grand Châtellerault
Abdoulaye Compaoré et Cindy Sainte-Luce, ancien·nes salarié·es d’Audacie.
Peggy Pouvreau, que représente l’IAE sur notre territoire ?
En Nouvelle-Aquitaine, INAE fédère l’entièreté des structures d’insertion par l’activité économique, soit 465 structures. Nous accompagnons 29 000 personnes par an vers l’emploi ou vers la formation. Des personnes qu’on remet en vie, c’est important de le dire, puisque l’exclusion sociale, en fait, nous éteint petit à petit.
Quand l’IAE a commencé il y a 40 ans, la philosophie était de dire que tout le monde a le droit à un emploi, et que la dignité passe entre autres par l’autonomie financière. L’idée c’était ça : un emploi pour tout le monde et la possibilité que tout le monde participe à la société.
L’ex Poitou-Charentes est un territoire extrêmement dynamique en termes d’insertion par l’activité économique. Et si l’on fait un focus sur la Vienne, ce sont 48 structures qui œuvrent au quotidien pour proposer un accompagnement global. Je dis “global”, car au-delà de la sortie vers l’emploi, nous répondons aussi à des enjeux cruciaux comme la mobilité, l’intégration dans des parcours de santé, etc.
Delphine Plaud, vous êtes directrice du Ressort, une entreprise à but d’emploi (EBE) dans Grand Châtellerault née de l’expérimentation Territoire Zéro Chômeur de Longue Durée. Quelle différence entre une structure de l’IAE et une EBE ?
Elles sont complémentaires. J’aime vulgariser le sujet en rappelant qu’en France, il y a 2 millions de chômeurs de longue durée et 500 000 offres d’emplois vacants. Il y a un véritable déséquilibre entre l’offre et la demande.
Les structures de l’insertion par l’activité économique, en accompagnant les personnes privées durablement d’emploi, vont permettre par une montée en compétences de donner une chance à ces personnes. Au terme d’un parcours d’insertion, elles pourront intégrer un de ces 500 000 postes qui existent et qui sont disponibles.
La vocation de territoire zéro chômeur, c’est de venir compléter cette offre sur le territoire et donc de créer de l’emploi pour les personnes qui ne peuvent s’intégrer sur les postes qui existent, parce qu’elles ont un véritable besoin d’adaptation des conditions de travail aux singularités qui sont les leurs.
Dans les EBE, on a plus de salariés travailleurs handicapés, des moyennes d’âge beaucoup plus élevées.
Sur les 81 salariés issus de la privation d’emploi du Ressort, plus de 20 ont plus de 60 ans. Ce sont 40% de RQTH (Ndlr, reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé). C’est pour cela que je parlais de ces besoins de postes de travail adaptés.
Si une personne de 63 ans RQTH pouvait rebondir vers une situation d’emploi, ce serait super. Mais il faut être réaliste, c’est très compliqué. D’où l’intérêt de créer ces emplois supplémentaires pour permettre à ces personnes de vivre dignement d’un travail, d’être utiles sur le territoire plutôt que de se voiler la face et de vouloir mettre un rond dans un carré.
Quelles activités professionnelles propose Le Ressort ?
Delphine Plaud : Aujourd’hui, le Ressort ce sont six pôles d’activités. On a des pôles plutôt agricoles avec de la production de champignons en cave à Scorbé-Clairvaux et du maraîchage biologique sur la commune de Thuré. On travaille dans le champ du réemploi avec une recyclerie à Naintré, avec La Fabrique, qui est un pôle de création à partir de menuiserie et de rénovation de mobilier ancien. On a aussi la Recycl’ordi qui propose une solution de collecte auprès des entreprises de matériel informatique obsolète, et de reconditionnement. Nous avons enfin un pôle de services, la conciergerie de territoire. On va intervenir sur de la sous-traitance ou de la prestation de services pour les entreprises.
Yoann Paquereau, vous êtes donc facilitateur des clauses sociales au service ESS de Grand Châtellerault. Quel est votre rôle exactement ?
Les clauses sociales sont un outil juridique intégré à la commande publique depuis 2021, selon des seuils européens. Il s’agit d’intégrer dans les marchés publics une part de main d’œuvre dédiée aux personnes en insertion pour les remettre dans l’emploi et les aider peut-être à trouver un emploi durable.
Le facilitateur des clauses sociales a donc un rôle central entre les donneurs d’ordres des marchés publics, les entreprises, les partenaires d’emploi et d’insertion et les bénéficiaires. J’accompagne toutes ces personnes pour que la clause sociale soit bien gérée et bien accompagnée. Mon rôle est aussi d’inciter à inclure ce dispositif dans les marchés publics qui n’ont pas dépassé les seuils européens.
Que représentent ces clauses sociales d’insertion dans les marchés publics sur un territoire comme Grand Châtellerault ?
Yoann Paquereau : Pour l’année 2025, il y a eu, sur une quarantaine de marchés publics, plus de 50 000 heures d’insertion réalisées, dont une bonne moitié sur des marchés réservés. Un marché réservé, c’est un marché qui est, comme son nom le dit, réservé soit à l’IAE, soit au handicap, soit aux deux réunis.
Depuis mon arrivée en 2023, j’ai vu le regard des entreprises changer sur l’insertion. J’ai eu malheureusement des clichés au début. On m’a dit : « vos cas sociaux, vous pouvez les garder, on n’en a pas besoin. » On en était là quand je suis arrivé.
Abdoulaye Compaoré, vous avez 39 ans, vous êtes un ancien salarié d’Audacie où vous avez travaillé pendant un an et demi. Comment êtes-vous arrivé dans cette structure d’insertion ?
Je suis arrivé à Audacie par mon conseiller Pôle Emploi. J’ai vu que c’était intéressant d’y aller parce qu’il y avait de la menuiserie, de la maçonnerie et les espaces verts. Je me suis dit que c’était intéressant de découvrir trois métiers en même temps.
j’ai eu de l’accompagnement pour mon projet et on m’a aidé à intégrer une formation en chaudronnerie. La formation a duré 10 mois, j’ai eu mon titre, et l’entreprise où j’avais fait mon stage à Châtellerault m’a dit qu’elle me reprenait. Audacie m’a permis d’avoir un boulot stable. Un grand merci à l’équipe, pour sa patience, et de nous avoir accompagné pour retrouver du travail.
Peggy Pouvreau, INAE fête cette année ses 10 ans, vous avez une vision d’ensemble et du recul pour mesurer les effets sociaux et territoriaux de l’insertion par l’activité économique, même si rappelons-le l’IAE existait bien avant. Quel est votre constat et votre analyse de son utilité ?
Les structures d’insertion ont un impact à plusieurs effets. Elles essaient de limiter la fracture sociale et d’éviter qu’un nombre important de personnes ne tombent dans l’extrême pauvreté. Malheureusement, on est un pays riche mais on n’a jamais autant de pauvres dans notre pays. C’est quand même un triste constat.
L’autre effet touche au tissu économique : à côté de nous, on a des artisans, des PME, des TPE qui parfois, à défaut de pouvoir recruter en local, ferment des filières, délocalisent. Aujourd’hui en Nouvelle-Aquitaine, vous avez des territoires qui se retrouvent en grande fragilité parce que des entreprises s’en vont. L’IAE contribue à maintenir ce tissu économique car nous pouvons former des salariés de nos structures sur des projets professionnels qui répondent aux besoins locaux. Plus largement, notre objectif c’est de maintenir des bassins de vie. On a tendance à nous opposer au monde économique classique, alors qu’on a besoin de tout le monde.
D’un autre côté , la plupart de nos supports d’activités sont dans le secteur du réemploi, beaucoup aussi dans les espaces verts et le maraîchage bio. Et à chaque fois, l’objectif dans l’IAE c’est bien sûr le respect de l’humain, mais le respect du vivant dans sa globalité. En local cela signifie avoir le moins d’impact possible sur l’environnement.
Donc nous agissons à la fois sur les emplois, sur la dynamique économique et sur l’accélération sur la transition écologique. L’IAE n’est pas une politique de réparation, c’est une politique d’investissement sur un territoire.
Rémy Poignant, quel est votre regard sur l’impact territorial, plus largement, de l’économie sociale et solidaire ?
Je vais l’aborder par une voix un peu froide et ensuite par une voix plus chaleureuse.
La voix un peu froide, c’est celle des chiffres. Ils ont le mérite d’être implacables. Si on prend Grand Châtellerault, l’ESS représente 13% de l’emploi privé, plus de 200 structures, et plus de 2600 emplois. Je ne connais pas vraiment un secteur d’activité dans l’économie conventionnelle qui puisse se targuer d’avoir 13% de l’emploi. Or l’emploi c’est tout de même le premier indicateur quand on veut évaluer l’attractivité d’un territoire.
Donc en réalité, l’ESS est une sorte de mastodonte économique qu’on n’arrive pas toujours à valoriser. Mais soyons fiers de ces chiffres qui démontrent factuellement l’importance de l’économie sociale et solidaire. Là où souvent certains élus, notamment gouvernementaux, vont plutôt aller chercher des statistiques du côté des start-up.
Ce qui m’amène maintenant à la version un peu plus chaleureuse de l’ESS, ce que cela crée comme valeur.
Si on ferme les yeux 30 secondes et qu’on imagine un territoire sans acteurs de l’économie sociale et solidaire, il reste quoi ? Des administrations ? Des supermarchés ? Hors Super U, il ne reste quand même pas grand-chose. S’il n’y a pas d’associations sportives, de lieux culturels, de structures d’insertion, d’Ehpad associatifs ou de crèches associatives qui permettent aussi d’ accéder à ces services-là à moindre frais et d’éviter quelques scandales type ORPEA qui économise sur des couches, à quoi ressembleraient nos territoires et nos vies ?
Cindy Sainte-Luce, vous avez été salariée au chantier textile chez Audacie et vous avez trouvé un emploi par la suite. Vous avez 34 ans, vous habitez à Châtellerault, vous avez 2 enfants. Comment cela s’est-il passé pour vous ?
Après 7 ans sans emploi, ma conseillère au RSA m’a dit qu’il y avait un poste chez Audacie. J’ai postulé et j’y ai travaillé pendant un peu plus d’un an. Ça m’a beaucoup apporté. Pour moi, c’était un peu comme une rééducation sociale. Comme je n’avais pas travaillé depuis un moment, je n’avais pas trop de motivation et je n’étais pas sûre de savoir quel projet je voulais. Audacie m’a aidée à trouver les voies que je pouvais emprunter pour avancer un petit peu.
Et puis ils m’ont appris plein de choses, j’ai fait des stages en immersion pour voir. Je voulais travailler avec des personnes âgées, j’ai fait un stage et ça m’a plu. Audacie m’a trouvé une formation comme auxiliaire de vie, maintenant je suis diplômée et ça fait un an et demi que je suis en CDI. Audacie m’a aussi aidée pour l’inscription au permis de conduire ! Si j’avais une chose à leur dire : merci beaucoup, pour tout, continuez comme ça à aider les personnes comme moi qui ont besoin d’un coup de pouce pour démarrer.
Delphine Plaud, vous avez présenté tout à l’heure les différents pôles du Ressort, qui sont pour beaucoup dans le secteur du réemploi. Avez-vous une idée de l’impact environnemental de vos activités ?
Un cabinet a été mandaté pour mesurer l’impact environnemental des entreprises à but d’emploi, dans le cadre de l’évaluation des Territoires Zéro Chômeur. C’est surtout la recyclerie qui a été observée, car on y assure la traçabilité de tous les flux. Tous les objets sont pesés, de l’entrée jusqu’à la sortie.
On leur a donc communiqué tous ces chiffres et ils ont calculé l’impact que ça pouvait représenter sur l’environnement de prolonger la durée de vie des biens de consommation. En l’occurrence depuis notre démarrage il y a trois ans, la recyclerie a permis d’éviter 690 tonnes d’émission de CO2. Soit l’équivalent de 3 451 000 kilomètres en voiture.
Comment expliquez-vous que l’ESS et l’IAE s’emparent naturellement, et depuis toujours de ces questions-là et veulent apporter des réponses aux défis environnementaux ?
Rémy Poignant : C’est hyper simple. Statutairement, l’économie sociale et solidaire se définit comme un ensemble d’acteurs qui cherchent l’intérêt général, voire le bien-être. Je suis désolé mais moi, le réchauffement climatique, ça ne me procure pas de bien-être, ça me génère plutôt du mal-être.
Un deuxième élément fondateur de l’ESS, c’est de ne pas se contenter de ce qu’on a mais au contraire d’essayer d’innover, d’expérimenter, de prototyper, et on l’a fait beaucoup sur la question du réemploi.
C’est pour ces raisons que nous sommes moteurs sur les questions environnementales.
Un autre point qu’il est important de souligner, c’est qu’on se soucie, via l’intérêt général, de ceux qui sont les plus en difficulté. C’est-à-dire que quand on a pas d’argent, on consomme des produits qui ne sont pas très bons, on a des bagnoles qui sont polluantes et donc qui coûtent cher. À cela, l’économie sociale et solidaire souhaite aussi apporter des réponses.
Peggy Pouvreau : Effectivement, quand on est dans l’intérêt général ou tout simplement quand on s’intéresse à l’humain, on s’intéresse à ce qui fait du bien à l’humain. Et on sait qu’aujourd’hui, si on ne va pas dans le sens d’une transition écologique radicale, on va vraiment être en difficulté.
Aujourd’hui ce sont les personnes les plus en difficulté qui subissent en premier les effets du dérèglement climatique, notamment parce que leurs logements ne sont pas adaptés aux fortes chaleurs.
Je voulais juste reprendre les propos de Cindy quand elle parlait de « rééducation sociale ». Quand on est en difficulté sociale, on a tellement d’urgences au quotidien à gérer que même si on est directement impacté par les effets du changement climatique, ça ne peut pas être notre premier sujet. Notre premier sujet c’est de savoir comment se déplacer, se nourrir, où faire garder les enfants, où se loger.
On a tendance à penser qu’il y a des personnes qui sont plus câblées pour comprendre la transition écologique, alors que pas du tout. C’est juste qu’à un moment donné, on répond d’abord à nos besoins de survie, et après on s’investit dans la société. C’est tout l’enjeu justement de nos dispositifs : remettre les personnes dans des parcours citoyens.
Vos premières interventions montrent que l’ESS et l’IAE apportent des réponses concrètes aux besoins sociaux, environnementaux et territoriaux. Mais la situation aujourd’hui pour l’ensemble de vos structures n’est pas si simple. Rémy Poignant, quelle est la réalité des structures de l’ESS ?
Ça va mal. Les chiffres sont tombés, on parle de plus de 10 000 emplois associatifs perdus depuis le début de l’année. Et ça va de mal en pis dans la mesure où les structures de l’ESS travaillent aussi sur le marché. Donc elles subissent forcément, comme les autres entreprises, la baisse du pouvoir d’achat, les budgets resserrés de la part de clients, etc. Mais en plus, elles subissent la perte de financement des politiques publiques. Ce qui apporte la plus-value de l’économie sociale et solidaire c’est une réinsertion, un accompagnement dans la dignité. Et c’est cet accompagnement-là que permet la politique publique et l’argent public.
Je vais essayer de ne pas être grossier, mais je pense que ce qu’on est en droit d’attendre, c’est qu’on arrête de se foutre de notre gueule. Nous sommes des acteurs sérieux qui réalisons des travaux sérieux, on n’est pas des fumeurs de haschich comme parfois on aimerait nous résumer, et on n’est pas dans de la gestion surnuméraire. En fait, on est des acteurs avec de la dignité et il est absolument essentiel qu’on le revendique et qu’on arrête de courber l’échine. Vraiment, il faut qu’on soit fiers de ce qu’on fait, ça c’est la première chose.
Maintenant, dans les faits : la Cour des comptes a rendu un rapport qui décrit que l’économie sociale et solidaire représente 14% de l’emploi en France, et seulement 7% des aides aux entreprises de l’État. Et c’est là où je dis, arrêtez de vous foutre de notre gueule. On n’est pas des demandeurs de subventions qui bouffons tout l’argent public. On est proportionnellement moins subventionnés que l’économie classique. C’est important de le dire.
La deuxième chose, c’est une actualité toute fraîche. Vous savez, les réseaux de l’économie sociale et solidaire (DLA, les unions régionales des Scops, France Active…) ce sont 18 millions d’euros par an de financement par l’État. L’arbitrage vient de tomber, et ce budget pour aider les réseaux a été réduit de moitié quasiment, alors que ça fait six mois qu’on a démarré l’année. Voilà, on en est là.
Et donc ce qu’on peut a minima espérer, c’est déjà qu’au niveau de l’État on reconnaisse ce qu’est l’ESS et ce qu’elle apporte. Ce qu’on peut aussi espérer, c’est que la relation de proximité avec les collectivités territoriales soit préservée et privilégiée. Les élus de terrain, eux, voient ce qu’apporte l’économie sociale et solidaire.
Peggy Pouvreau, Rémy Poignant vient de nous brosser un tableau assez sombre du soutien public à l’ESS. L’IAE partage le même constat ?
Oui je partage le même constat, et je vais rappeler toute l’absurdité de la situation : il est très clair que l’IAE mène des missions d’intérêt général et de service public. Si notre système fonctionnait, l’inclusion n’existerait pas.
Mais depuis 2023, ce qu’on voit c’est une politique de régression des financements des structures d’insertion par l’activité économique. On nous demande d’être d’habiles gestionnaires, d’avoir un modèle économique viable avec des personnes extrêmement éloignées de l’emploi, et on nous baisse notre matelas de subvention. Quand je dis matelas, je parle d’un minimum pour essayer de se lever tous les jours. La réalité est malheureusement assez glaçante puisque depuis 2025, ce sont 35 structures de l’IAE qui ont fermé.
En fait, les structures de l’IAE sont de très bonnes gestionnaires, qui gèrent avec des contraintes et des injonctions paradoxales. On ne peut pas faire plus de développement économique avec des personnes qui sont de plus en plus éloignées de l’emploi. Ça n’a vraiment pas de sens. Investir dans une structure d’insertion par l’activité économique, c’est investir dans la société. Ici dans cette salle nous en sommes tous convaincus. Alors l’enjeu est celui de la bataille de l’opinion.
Quand au mois d’octobre dernier, le Mouvement associatif a lancé un appel du cœur avec l’opération « Ça ne tient plus », il y a eu très peu de mobilisation. Parce qu’en fait les citoyens n’ont pas encore pris conscience que nos associations sont en train de mourir, alors qu’elles portent le tissu social. La spécificité en France, quand même, c’est son système associatif. C’est quelque chose qu’on a gagné, qu’on a le droit d’avoir et qu’il faut qu’on conserve absolument. Il faut semer autour de nous, en dehors de l’entre-soi. Il faut retrouver le côté « militantisme » de l’associatif.
Delphine Plaud : On voudrait nous faire croire effectivement qu’on coûte. On parle toujours des subventions attribuées, mais jamais des dépenses évitées. Aujourd’hui, c’est un choix de société. Soit ceux qui décident de nos budgets annuels font le choix de financer nos structures, de financer des emplois utiles pour le territoire, qui viennent servir la cohésion sociale et le mieux-faisant en termes d’environnement. Soit ils font le choix de financer l’exclusion. L’exclusion coûte, coûte cher, coûte aussi cher a priori que de financer nos structures de lutte contre la privation d’emploi.
On a fait ce calcul à l’échelle de notre territoire, avec 81 personnes issues de la privation d’emploi embauchées. On a regardé leurs ressources avant de rentrer dans l’EBE et leurs ressources maintenant. Elles sont aujourd’hui rémunérées au SMIC. On n’est pas riche quand on est au SMIC, on reste dans la précarité même si on triple ses revenus par rapport au RSA. Mais notre entreprise à but d’emploi génère 700 000€ de pouvoir d’achat supplémentaire sur le territoire par an. 700 000€, c’est énorme. Et cela revient à investir dans la revitalisation des territoires. Parce que quand on est au SMIC, on ne va pas dépenser son salaire aux Bahamas. On ne va même pas le dépenser à La Rochelle ou à Nantes. On le dépense chez soi, dans les commerces de proximité.
Delphine Plaud, après 10 ans d’expérimentation la loi pour pérenniser Territoire zéro chômeur va être votée dans quelques jours au Sénat. Vous êtes confiante ?
Oui, on va sortir de l’expérimentation, ça va se faire. Territoire Zéro Chômeur va être pérennisé au moins pour les territoires qui existent. On est sur une croissance plutôt rapide et nos activités ont trouvé leur place sur le territoire. On fait la démonstration par la preuve tous les jours que c’est possible d’accueillir de façon inconditionnelle des personnes en situation d’emploi, et surtout de les maintenir en situation d’emploi.
Par contre, on est sur le juste niveau de financement pour assurer les enjeux. Donc oui on aura le cadre réglementaire, mais si à un moment donné les décideurs font le choix de société de financer l’exclusion plutôt que la création d’emplois supplémentaires, il suffit de baisser ce qui est nécessaire pour que nous vivions.
Le cadre réglementaire ne va pas nous suffire à être serein. Le combat va continuer et tous les ans le dialogue va être âpre sur les questions de financement.
Yoann Paquereau, vous l’avez dit tout à l’heure, vous jouez un rôle central. Comment est-ce que vous pouvez faire bouger les choses au niveau des collectivités et des entreprises pour accélérer la mise en œuvre de clauses sociales d’insertion, même si la valeur d’un marché public ne l’impose pas ?
À mon niveau local, c’est de continuer à rencontrer les élus pour leur démontrer que le dispositif des clauses sociales peut s’inclure sur tous les marchés. Il faut savoir que le seuil européen pour obliger le dispositif des clauses sociales en marché de travaux est de 5 millions d’euros. Or ce n’est pas ce qu’on voit régulièrement sur le territoire. Mon rôle est de faire comprendre aux élus ou aux donneurs d’ordre que ce n’est pas grave si on ne dépasse pas le seuil européen, qu’on peut quand même inclure ce dispositif. Parce que l’enjeu, ce n’est pas d’inclure pour l’inclure, mais c’est de pouvoir derrière dire : « on a réussi à mettre des personnes à l’emploi ».
Après, y a une autre solution, ce sont les marchés privés. De plus en plus, les entreprises et les donneurs d’ordres de marchés privés nous contactent pour inclure le dispositif des clauses sociales dans le but de la RSE (ndlr, responsabilité sociale des entreprises). Ils ont compris aussi que les clauses sociales pouvaient être un des moyens de cocher la case RSE.
Autre chose, au mois d’août la loi Climat et résilience va se mettre en place. Jusqu’à présent on avait le PNAD, le plan national des achats durables, qui imposait 100% des marchés avec une clause environnementale et 30% des marchés avec une clause sociale. La loi Climat et résilience, c’est tout simple : 100% des marchés vont avoir une clause environnementale et 100% des clauses sociales. Donc on met à cœur de « se servir » de cet argument pour pouvoir accélérer leur développement.
Propos recueillis par : Hélène Bannier
Photo : Naomie Gazeau

