Les soldats français sont aujourd’hui davantage blessés psychiquement que physiquement. Le stress post-traumatique et le burn-out les touchent lourdement, et, par ricochet, leurs proches. L’association La Voile pour se reconstruire a fait escale à La Rochelle pour une virée en mer thérapeutique.
Il a connu « la nature humaine dans ce qu’elle a de plus mauvais. » Les découvertes de cadavres et autres faits sordides ont fait partie du quotidien d’Yves-Olivier Braud. Jusqu’à l’implosion. Sa carrière dans la gendarmerie l’a mené à un burn-out. « Il n’y a pas de surhommes » confie-t-il humblement sur un ponton du port de La Rochelle. Pour la troisième fois, cet homme de 57 ans participe à une croisière organisée par l’association La Voile pour se reconstruire, au profit de soldats blessés psychologiquement et/ou physiquement, et leurs proches. Ces embarquements, gratuits, se déroulent sur un ou plusieurs jours à La Rochelle depuis 2022 mais aussi en Bretagne, en Méditerranée et même en Ile-de-France, sur un plan d’eau.
Calme, sérénité et humilité pour ces militaires traumatisés
Ces virées maritimes ont une vocation thérapeutique. « Déjà, elles apportent un cadre général. Les blessés vivent dans un monde où ils sont considérés comme victimes. Là, ils sont écartés de leur quotidien. Ici on agit sans a priori, on ne leur demande pas ce qu’ils ont subi. À bord, ils retrouvent cet esprit d’équipe qu’ils ont connu dans l’armée. Puis la magie de la mer fait le reste. Pour certains, c’est une véritable renaissance. Le comportement du troisième jour n’est pas celui du premier » assure Henry-Jacques Neau, bénévole de l’association et responsable du comité de La Rochelle.

Fin août, 42 « associés » – c’est le terme utilisé – ont participé à une croisière d’un week-end dans les pertuis charentais. Yves-Olivier Braud apprécie particulièrement « la bienveillance » qui règne à bord. L’ancien gendarme, divorcé, en congé longue maladie, garantit que La Voile pour se reconstruire l’a aidé à reprendre confiance en lui.
Nous sommes tous des traumatisés, avec des vécus identiques mais dans des conditions différentes. Les skippers sont vraiment attentifs à nous. Il y a de la cohésion, tout en étant chacun à sa place. Et puis sur l’eau comme en montagne, on ne peut pas tricher. On est dépendants des éléments.
Yves-Olivier Braud, ancien gendarme
Jean-Pierre (il ne souhaite pas donner son nom de famille), lui, avait « quasiment perdu l’usage de la parole ». Scènes de crime, autopsies, violences, des renforts promis qui ne sont jamais arrivés… Ce gendarme a lui aussi été victime d’un burn-out : « Après, ça été très compliqué de remettre le pied à l’étrier, j’étais complètement renfermé sur moi-même. Je n’avais jamais navigué avant de participer à ces croisières et je me suis passionné. Ça m’apporte du calme, de la sérénité, de l’humilité. Il y a beaucoup de bienveillance et puis ça fait voyager ! »

« Blessures invisibles »
Des bateaux sont prêtés par des marins solidaires pour ces échappées financées par de nombreux partenaires (ministère des Armées, fondation des Gueules cassées, le Bleuet de France, etc.) « L’armée ne laisse pas tomber ses enfants. C’est bien, mais c’est dommage que cette association n’ait pas plus de visibilité, il y a un manque de communication en interne. J’ai été suivi à l’hôpital militaire à Clamart et je n’en avais jamais entendu parler », regrette Yves-Olivier Braud. À La Rochelle en tout cas, les effectifs gonflent. En 2022, lors de la première édition, trois voiliers ont permis à douze « associés » de s’offrir un bol d’air. En 2026, 42 personnes ont navigué sur sept bateaux.
Pour Sébastien André, bénévole, il est « très important » que les proches puissent bénéficier de ces parenthèses iodées, tout autant que les premiers concernés. « La grande majorité des militaires qui montent à bord souffrent de stress post-traumatique. Ce sont des blessures invisibles, très éprouvantes pour les familles. En particulier pour les épouses, qui ‘‘morflent’’. Il y a malheureusement beaucoup de divorces dans ce genre de situations, » indique-t-il. Selon les données du Service de santé des armées, le traumatisme psychique – reconnu officiellement en 1992 dans les armées françaises – devance aujourd’hui la blessure physique.
Rédaction : Amélia Blanchot
Photos : Amélia Blanchot et Damien Legrand LgDAMSphoto.com

