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Miroir, mon beau miroir, quelle image ai-je de moi?

par | 12 octobre 2020


Des tarifs modulables pour rendre accessibles à toutes et tous les services d’un institut de beauté, voilà ce que propose l’Effet Papillon qui ouvre ce 3 novembre à Poitiers. Coiffure, soins esthétiques, conseil en image… il s’agit de permettre aux personnes en difficulté d’améliorer l’acceptation et l’estime de soi, souvent abîmées par les turbulences de la vie. Tous les habitants pourront aussi en profiter et faire jouer ainsi leur solidarité. L’initiative est portée par l’Association Régionale des Socio-Esthéticiennes Poitou-Charentes et Centre. Interview d’Edoinise Jean-Lecomte, directrice de l’Effet Papillon.


D’où vous est venue cette idée d’ouvrir un salon de beauté solidaire ?

J’ai été assistante sociale pendant six ans en Ile-de-France. J’ai travaillé dans des centres d’hébergement d’urgence, dans des centres d’hébergement pour les femmes, pour le service du personnel de la RATP. Et au fur et à mesure de mon expérience professionnelle, j’ai réalisé qu’il y avait comme un fil rouge entre les personnes que j’accompagnais, qu’elles soient en parcours de soin, d’insertion, ou en difficulté : c’était le sujet de l’image de soi et de la confiance en soi. En tant qu’assistante sociale, il y a certains types d’accompagnements que je peux proposer mais il reste une problématique impalpable, très présente dès qu’il est question d’insertion et d’emploi : comment je me perçois ? Comment je me sens légitime en entretien de recrutement ? Comment me défendre quand je ne crois pas en mes propres capacités et quand je ne m’estime pas ? Voilà comment m’est venue l’idée de monter un petit salon de beauté solidaire qui serait un endroit où les personnes se sentent bien, où à un moment dans leur quotidien elles peuvent s’abandonner un peu, avoir une petite bulle, un cocon où l’on prend soin d’elles et où quelque part elles apprennent aussi à prendre soin d’elles-mêmes. J’ai donc repris mes études en Master 2 Droit et Développement de l’ESS à l’Université de Poitiers, puis j’ai travaillé à la Mission locale où j’avais fait mon stage. Et j’ai rencontré Françoise Rougier, présidente de l’Association Régionale des Socio-Esthéticiennes Poitou-Charentes et Centre. Elle-même s’intéressait à cette idée. On s’est dit que cela avait du sens que ce soit cette association qui porte le projet.

L’accès aux services d’un institut de beauté reste un luxe pour beaucoup ?

Un des constats qui m’a conduite à ce projet c’est l’augmentation des inégalités. De plus en plus de personnes ont du mal à accéder aux services les plus courants. Concrètement, les dépenses des ménages pour les produits d’hygiène et de beauté ont augmenté de 60% ces 30 dernières années. On sait qu’il y a des personnes qui ne peuvent pas suivre. Or nous connaissons le poids de l’image et des apparences dans la vie professionnelle, et les conséquences de la précarité sur l’estime de soi. Alors je me suis dit qu’il était possible d’utiliser les soins très courants comme la coiffure, l’esthétique, le conseil en image, les ateliers mieux-être, pour une bonne estime de soi qui permet de rebondir, de s’engager dans des projets ; car on sait que cette dimension-là est particulièrement abîmée chez des personnes qui sont en parcours de soin et d’insertion. Nous proposons donc des services qui sont modulés en fonction des ressources. Par exemple, une personne bénéficiaire du RSA paiera 5 euros son rendez-vous coiffure, 3 euros son rendez-vous esthétique, 7 euros son conseil en image. On rend le service accessible par le prix. On le rend accessible aussi en travaillant avec des partenaires qui interviennent directement auprès des personnes en difficulté : les structures d’insertion par l’activité économique, la Croix Rouge, le Secours Catholique, les Restos du Cœur, les CCAS, les maisons départementales des solidarités, l’université sur toute la partie épicerie sociale et solidaire, les centres de santé, l’hôpital etc… Elles peuvent parler du salon à un moment où elles pensent que notre accompagnement peut faire sens. Cela veut dire que pour des personnes qui ne s’autorisent pas forcément à aller dans un salon de beauté, le salon va venir à elles. Ce sont ces structures que je suis allée voir en premier lieu quand on a monté le projet, pour m’assurer qu’elles partageaient les mêmes constats. Certains professionnels nous ont dit qu’ils avaient une liste très longue de personnes qu’ils pourraient orienter vers nous, parce que eux n’étaient pas forcément à l’aise pour aborder ces sujets-là. Notre offre allait pouvoir compléter l’accompagnement qu’eux-mêmes proposaient.

Les salariées de L’Effet Papillon ont donc un profil professionnel particulier ?

Nous sommes trois salariées. Une socio-esthéticienne, qui connaît les différents types de publics, les problématiques que certaines personnes peuvent rencontrer, les points de vigilance à avoir, les fragilités, les difficultés. C’est important car nous ne sommes pas un institut classique. Nous avons recruté une coiffeuse, que nous avons choisie pour sa capacité à intervenir sur tout type de cheveux. On sait qu’avoir un lieu unique qui propose des soins pour tout type de peau et de cheveux c’est compliqué. Or on sait aussi qu’il y a une surreprésentation des personnes d’origine étrangère chez les bénéficiaires de minima sociaux. On veut se donner les moyens d’accueillir tout le monde. Et moi, je vais assurer la direction du salon ainsi que le conseil en image qui va être appliqué spécifiquement à ce projet.

En quoi consiste le conseil en image ?

C’est l’accompagnement d’une personne pour qu’elle soit autonome sur tout ce qui touche à son image : comment je m’habille, me coiffe, m’adapte à des situations du quotidien en fonction de ma réalité, de mes moyens et de mon temps. Dans une société de l’image comme la nôtre, oui cela peut représenter une vraie difficulté. C’est une source de stress parce qu’on est catalogué. Quand vous allez faire un entretien de recrutement, les 30 premières secondes on vous voit arriver et qu’est-ce qu’on observe : votre démarche, votre tenue vestimentaire, ensuite on va écouter votre voix, avant on avait des poignées de main, qui disaient des choses aussi. Cette première impression est d’une grande importance parce qu’elle va induire l’écoute que vous allez recevoir de l’autre. L’idée n’est pas de se dire qu’on va s’ajuster à ce que l’autre attend de moi, mais que moi au moins il faut que je sois bien dans mes baskets. Et oui c’est une source de stress.

Le salon n’est pas réservé aux personnes en parcours de soin et d’insertion, mais bien ouvert à toutes et tous. Pourquoi ce choix ?

La mixité est une dimension importante du projet. Il est essentiel que L’Effet Papillon soit ouvert à tous les habitants du territoire, femmes, hommes et enfants. C’est ma conviction dans le travail social, le mélange est une richesse. Ce qui m’a incitée à créer ce salon à Poitiers, c’est justement la bonne dynamique autour de l’Économie Sociale et Solidaire dans cette ville et le côté « engagé » des habitants. Ils peuvent avoir envie d’un lieu où venir profiter de soins esthétiques et se faire coiffer à des tarifs fixes légèrement majorés, pour être solidaires des autres.

Existe-t-il d’autres salons de beauté solidaires dans le nord de la Nouvelle-Aquitaine ?

Non, il n’en existe pas en ex Poitou-Charentes. En France, on en compte une dizaine, que j’ai découverts en faisant une étude comparative lorsque j’ai monté le projet. A chaque fois ils ont des modèles différents. Le plus connu est le salon Joséphine à Paris, créé par une coiffeuse qui a commencé par privatiser son salon pour des femmes victimes de violences conjugales. Ça a bien marché, la demande a augmenté et elle a créé il y a une dizaine d’années le premier salon social et solidaire en France, exclusivement pour les femmes. Après on en trouve à Clermont-Ferrand, Moulins, Lille, également un à Bordeaux sous forme d’entreprise d’insertion. Mais un salon solidaire ouvert à tous, nous sommes les seuls.


Propos recueillis par Hélène Bannier
Photo : Annabelle Avril

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