Dans l’île d’Oléron, des marins-pêcheurs ont dû renoncer à leur métier pour des raisons de santé. À La Cotinière, l’entreprise adaptée l’Atelier des gens de mer offre à ces « débarqués » une nouvelle vie professionnelle tout en restant dans l’ambiance portuaire.
Cigarillo au bout des lèvres et casquette vissée sur la tête, il manie des cordes à flotteurs avec une rapidité déconcertante. Le matériel doit passer d’une caisse à l’autre, sans s’emmêler. Une formalité pour David Trebuchet. Son geste est sûr. À 57 ans, l’homme a passé une grande partie de sa vie en mer. Matelot sur différents types de bateaux de pêche à La Cotinière, dans l’île d’Oléron (Charente-Maritime), il a été « débarqué » par l’ENIM (Etablissement national des invalides de la marine). Autrement dit, cet organisme en charge de la sécurité sociale des marins a jugé qu’il était définitivement « inapte » à l’exercice de sa profession, pour des raisons de santé. « Ils n’ont pas voulu que je reparte », souffle-t-il.
Chez lui, c’est le dos « qui a lâché ». La douleur s’est installée insidieusement, au fil des ans. Les flots de l’Atlantique brassent les corps des travailleurs. « Un bateau, ça bouge. Quand on manipule des caisses, on ne force pas toujours bien. Mais on se dit que c’est l’usure, que c’est pas grave », raconte David. Jusqu’au moment « où ça pète ». La hernie discale est arrivée « d’un coup », sans crier gare. S’en est suivi de nombreux mois d’arrêt maladie, puis la fin d’une carrière dans le secteur le plus accidentogène de la filière maritime. Alors, que faire ? « Je ne me voyais pas bouger loin. Ici c’est bien, on se connaît tous, on habite à côté », explique l’ancien matelot, bien amarré à l’île d’Oléron. Pour des profils comme le sien, l’Atelier des gens de mer a été fondé en 2009.

Dans leur port d’attache
Onze salariés sont employés au sein de cette entreprise adaptée installée à La Cotinière, certains à temps plein, d’autres à temps partiel. Comme le veut la loi, entre 55 et 75% d’entre eux sont des personnes en situation de handicap. Dans ce hangar avec vue sur le port, les anciens marins ont deux tâches principales : le montage de filets neufs et le ramendage, qui consiste à réparer filets de pêche et chaluts. Ces activités sont artisanales, techniques, elles nécessitent du temps et de l’expertise.
Cela permet de répondre à la problématique de ces marins qui ne peuvent plus prendre la mer et qui, généralement, ont peu de mobilité. Beaucoup ne veulent pas quitter l’île pour un emploi. C’est très important pour eux de rester au port, de garder du lien avec d’anciens collègues.
Sébastien Liège, directeur de l’Atelier des gens de mer
Les « débarqués » deviennent ainsi prestataires pour leurs ex-confrères. À l’image de Brice Choumil, patron pêcheur à Bord du « Yaden », amarré à Royan. Ce jour-là, il est venu déposer ses filets à réparer en terre oléronaise. « C’est bien, ça permet de les soutenir. C’est pas facile de se reconvertir. Et puis le ramendage, je n’ai pas le temps de m’en occuper. Il faut être spécialiste. Les pros, c’est eux ! », s’amuse le professionnel. La gestion de la déchetterie du port fait également partie des compétences de cette entreprise adaptée, récemment reprise à la suite d’une liquidation judiciaire. « Il y avait des difficultés financières, c’est un marché de niche difficile à développer. Mais en 2027, nous envisageons de créer d’autres prestations », augure le directeur. À la marge, trois salariés vendent déjà des sacs à base de voiles de bateaux dans une cabane colorée du Château-d’Oléron.

Faire le deuil « d’aller à la mer »
Pour l’heure, les petites mains s’affairent dans le hangar. David Trebuchet est concentré sur une machine à coudre. Jean-Michel Moquay, lui, « ramende » à l’aide d’une grande aiguille. A 57 ans, l’ancien patron de « L’accent d’ici » fait partie des salariés « non handicapés » de l’entreprise. « Je n’ai pas fait les démarches pour être reconnu », affirme-t-il en énumérant ses soucis de santé. La hanche, le cœur, un cancer… Lui aussi a connu de longues périodes d’arrêt maladie.
La pêche est un secteur professionnel qui en est aux balbutiements de la prévention, notamment sur les gestes et postures ou sur les troubles musculo-squelettiques. J’ai pu constater que le bâtiment et les espaces verts étaient plus avancés sur ce point.
Sébastien Liège, directeur de l’Atelier des gens de mer
Samuel Massé, 55 ans, a été lui aussi été frappé par une hernie discale. À deux reprises. « Heureusement, elles ont éclaté quand j’étais à terre et pas en mer. La douleur était tellement intense que je marchais comme un pépé », confie cet ancien patron-pêcheur à La Cotinière, débarqué alors qu’il avait une trentaine d’années. « J’ai d’abord été en arrêt de travail pendant deux ans. Au début, j’étais vraiment en manque de ne plus aller à la mer. Il a fallu faire un deuil. Mais on s’y fait. » Présent depuis la création de l’Atelier, il en est l’heureux coordinateur. « Ça m’a redonné une seconde vie. Sans ça, je ne sais pas ce que j’aurais fait. »
Rédaction et photos : Amélia Blanchot

