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« Nous avons fait du bac à marée un outil à caractère scientifique »

par | 10 mars 2022


Fabrice Faurre a créé T.E.O, une Société coopérative d’intérêt collectif (SCIC) autour de l’écologie résiliente à La Rochelle. Sa société gère notamment le réseau bac à marée (BAM) en Charente-Maritime. Entre 2018 et 2021, 64 tonnes de déchets ont été ramassées dans le département grâce à cette initiative. Interview d’un gérant engagé.


T.E.O a notamment pour ambition de diminuer l’impact de la pollution plastique sur les littoraux. Pourquoi vouloir mener ce combat ?

Parce que c’est une évidence ! J’ai pas mal voyagé à travers le monde et j’ai vu la dégradation de l’océan. Je suis mobilisé sur les problèmes environnementaux depuis les années 1980, et en 2011 j’ai décidé de créer T.E.O à La Rochelle sous forme de SCIC (Société coopérative d’intérêt collectif) qui s’inscrit dans une démarche d’écologie résiliente. Elle pilote, entre autres, le programme Trait Bleu, qui met en œuvre des actions opérationnelles et projets de diminution de l’impact de la pollution plastique sur les littoraux.

En 2018, le réseau Bac à marée (BAM) voit le jour sous votre impulsion. Comment fonctionne ce système de caisses en bois installées sur le littoral ?

C’est le système le plus simple que j’avais observé ailleurs. Nous ne sommes pas les inventeurs des bacs à marées, nous sommes juste ceux qui en ont fait un outil à caractère scientifique. Ces caisses en bois situées aux abords des plages permettent de déposer les déchets ramassés. Ce sont des indicateurs de la pollution du littoral puisque nous analysons leurs contenus, collectés par des personnes en entreprise d’insertion. Nous les enlevons, pour la plupart, en haute saison. D’abord parce que ce qui nous intéresse c’est de faire une étude de suivi sur six mois d’hiver et aussi parce que certains, davantage en été, les utilisent comme des poubelles pour jeter leurs emballages de sandwichs. Certains bacs à marée sont gérés par les communes, qui peuvent choisir de les laisser à l’année, comme c’est le cas à Fouras.
Ces bacs sont intéressants aussi d’un point de vue social car ils sont la preuve que de plus en plus de gens sont investis dans les problèmes environnementaux. Le fait de pouvoir participer au collectage des déchets en fait des acteurs. Nous avons aussi créé une application qui permet à chacun de pouvoir signaler un bac plein. Demain, elle sera munie d’une alerte « après tempête » afin de gagner en efficacité pour les ramassages, car on sait que la tempête charrie des déchets. C’est un phénomène que l’on observe particulièrement bien à La Rochelle. La houle vient lever tout ce qui est collé sur le fond. Il y a beaucoup de déchets, et certains datent d’il y a plus de quarante ans !

Si les bacs sont indicateurs de l’état écologique du littoral, quels enseignements pouvez-vous tirer après les avoir analysés pendant trois ans ?

Entre 2018 et 2021, sur les 50 bacs à marée de Charente-Maritime, nous avons ramassé 64 000 kilos de déchets, donc 64 tonnes de plastique. Ce n’est quand même pas rien. Cela nous a permis d’établir un ratio : en moyenne, 2 kilos de déchets s’échouent chaque jour par kilomètre linéaire dans le département. Ça, c’est la réalité. L’intérêt de développer les bacs à marée sur l’ensemble des littoraux permettrait de voir si ce qu’on dit se confirme ailleurs, ou si c’est moins.

D’où viennent ces déchets ?

Ici c’est assez simple car dans les pertuis charentais il y a une grosse activité ostréicole, mytilicole, conchylicole, de pêche. On trouve à 50 %, a minima, des déchets issus de ces activités. Parfois plus, parfois moins. Pour le reste, nous n’en savons pas grand-chose. Nous cherchons à comprendre ce qui arrive des fleuves et ce qui arrive de la haute mer. Est-ce que ça vient d’Espagne et ça remonte ? Des Etats-Unis et ça redescend ? Est-ce que ça vient des autres pays européens ? C’est complexe et nous n’avons pas de réponse précise.

Comment faire pour que l’activité ostréicole génère moins de pollution ?

Nous nous entendons bien avec les ostréiculteurs, ils ont bien pris conscience de l’importance d’un problème qu’ils n’avaient pas avant. Ils utilisent le plastique depuis les années 1960, que les entreprises leur ont vendu comme quelque chose de neuf. Personne ne leur a dit qu’il y avait des polluants organiques persistants. Aujourd’hui, ils sont en train de faire disparaître les plastiques inutiles en mer. Il y a a peu près 25 millions d’unités plastiques – poche, coupelle, tube, etc. – en permanence dans la mer des Pertuis. Ils en perdent 1 % à cause des tempêtes. 1 % ça fait 250 000 unités plastiques qui vont ou s’échouer, ou partir au large, ou couler. Ce qui explique qu’après une tempête vous retrouvez des milliers de déchets.
En une saison, sur la Communauté d’agglomération de La Rochelle, nous avons récupéré 37 000 coupelles. Avec la DDTM (Direction départementale des territoires et de la mer), le Département, le PNM (Parc naturel marin) de l’estuaire de la Gironde et de la mer des pertuis, et d’autres partenaires, les professionnels du secteur sont en train enlever tout le plastique dans les concessions abandonnées. Ils sont en train d’essayer de changer leurs techniques, trouver du plastique biosourcé.

Selon vos données, quatre plages accumulent davantage de déchets que les autres dans le département. Pour quelles raisons ?

A Aytré, c’est parce que c’est une plage très fréquentée. Elle est propre, les gens ont pris l’habitude d’utiliser les bacs à marée. Même s’il n’y a que 20 % de personnes qui ramassent, c’est suffisant. A Fouras, c’est lié au fait qu’il y a un effet d’entonnoir avec les vents qui font arriver les déchets à cet endroit. A Saint-Froult, c’est lié aussi à une présence très forte de gens mobilisés dans la réserve naturelle qui est juste à côté, conjugué à un effet d’entonnoir. A Saint-Palais-sur-Mer, nous avons des déchets qui viennent du large, plutôt gros, comme des bouées, des objets assez lourds. C’est aussi une grande plage, très prisée, avec beaucoup de gens qui se promènent et ramassent. C’est tout l’intérêt de placer les bacs au bon endroit.

Vous envisagez d’ouvrir une formation « ouvrière et ouvrier du génie écologique ». De quoi s’agit-il ?

C’est une formation que l’on est en train de mettre en place avec l’AFPA (Agence nationale pour la formation professionnelle des adultes). J’espère qu’elle va s’ouvrir en septembre prochain. Elle vise à former deux types de publics : des gens en insertion et des ouvriers polyvalents dans les communes. L’objectif est de les qualifier sur trois domaines : la dépollution, la lutte contre les espèces envahissantes et la restauration du petit patrimoine bâti. Par exemple une petite écluse abîmée, qui ne fait plus son office. Cela va permettre de mieux lutter contre les problématiques environnementales. C’est une formation qualifiante, de niveau CAP/BEP, qui n’existe pour le moment pas ailleurs. Elle a juste été expérimentée dans trois ou quatre endroits en France pour obtenir la qualification. A T.E.O, cela fait cinq ans que nous sommes investis dans sa création.


Propos recueillis par Amélia Blanchot
Photo haut de page : Amélia Blanchot
Photo portrait : Taho’e Eco-Organisation

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