Collecter de l’urine humaine pour l’utiliser comme fertilisant en agriculture locale. À La Rochelle, c’est l’un des objectifs de l’association Matahagri (Matières organiques humaines pour l’agriculture). Les co-fondatrices sont Cécile Jolas, ingénieure génie civil et Marie-Véronique Gauduchon, ingénieure agronome. Elles décryptent leur démarche œuvrant pour la transition agricole du territoire.
Pouvez-vous présenter Matahagri et son inscription dans la transition agricole?

Cécile Jolas. Son objet est de créer une filière de collecte et de valorisation des excrétas humains en agriculture. Elle s’est créée en novembre 2024 à La Rochelle dans le cadre d’un projet porté par les quatre entités du Projet alimentaire territorial (PAT) : la communauté d’agglomération de La Rochelle et les communautés de communes Aunis Sud, de l’île de Ré et Aunis-Atlantique. Elles ont un projet de transition agro-alimentaire s’appelant Terres de transitions.
En janvier 2024, nous avions invité Fabien Esculier, chercheur et coordinateur du programme de recherche OCAPI (Organisation des cycles carbone, azote et phosphore dans les territoires, Ndlr). Durant les conférences qu’il avait données, il avait semé des petites graines, et Terres de Transitions nous a dit qu’il serait intéressant de faire une étude de faisabilité sur la collecte et la valorisation des excrétas sur l’aire du PAT. Donc nous avons mené cette étude d’avril à octobre 2024, qui a conclu de la faisabilité et de l’intérêt d’un tel projet. L’association Matahagri est née à partir de là.
En quoi les matières organiques humaines peuvent être bénéfiques à l’agriculture locale ?
Marie-Véronique Gauduchon. Les plantes, pour pousser, ont besoin d’azote, de phosphore et de potassium. Nous, nous mangeons des plantes et une fois que nous les avons digérées, nous rejetons de l’azote, du phosphore et du potassium. Dans le cycle naturel, ces matières-là retournent au sol. C’était le cas avant que nous fassions des villes avec des égouts, avant que nous envoyions tout cela à la rivière. L’idée est de remettre en place ces cycles que l’urbanisation a déconstruits.
C. J. Oui, et n’oublions pas que nous avons un objectif de transition agricole alimentaire, avec l’idée d’une substitution. Le Plan alimentaire territorial a fait ressortir que le premier poste de consommation d’énergie, ce sont les engrais de synthèse, devant le carburant. Selon notre étude, nous pouvons aller jusqu’à 13% de substitution des engrais de synthèse du territoire par des engrais humains.
Le deuxième axe, c’est la consommation d’eau. Sur ce point, notre territoire est de plus en plus fragilisé par l’activité touristique. L’idée est de développer des solutions de toilettes sans eau, afin de récupérer de l’urine mais surtout de consommer moins d’eau. Pour cela, il y a tout un travail de sensibilisation à mener auprès des usagers, en montrant concrètement à quoi ressemble une installation dans un bâtiment tertiaire. Nous faisons aussi de l’accompagnement en ingénierie des bâtiments. À l’IUT (Institut universitaire de technologie) génie civil de La Rochelle université, composée à 90% de garçons, des urinoirs sans eau ont été mis en place. Il n’y a pas plus de problèmes qu’avec un urinoir standard. Il faut déconstruire les préjugés.
Concrètement, comment s’organise votre action de collecte d’urine nommée « Je fais pipi pour mon agri » ?
C. J. Nous avons trois axes sur ce projet : agir, sensibiliser, accompagner. D’abord sensibiliser les élus à l’objectif de passer des toilettes chimiques à celles sans eau. Nous avons actuellement (l’interview a été réalisée en juin 2026, Ndlr) sept événements qui ont intégré ce programme « Je fais pipi pour mon agri » en installant des toilettes sans eau durant leur manifestation, grâce à un accompagnement financier – ce système coûte un peu plus cher – et une animation que nous assurons sur place en parallèle.
Des urinoirs masculins et/ou féminins sont mis en place sur des bidons de 10 ou 20 litres permettant de recueillir le liquide, que nous reversons ensuite dans des cuves de stockage, actuellement en majorité à Cyclad (syndicat mixte de collecte des déchets), à Surgères, qui nous soutient depuis le début. C’est bien, car nous sommes au cœur de la plaine céréalière d’Aunis. Nous sommes également en train de créer un point d’apport volontaire mobile.
M.-V. G. L’Organisation mondiale de la santé a donné un cadre pour l’utilisation de l’urine en agriculture. Le lisain, pour « lisier humain » doit être hygiénisé par stockage afin de tuer tous les pathogènes, durant un mois à 20 degrés ou six mois à 4 degrés. Le petit souci est que nous avons un produit qui sent l’ammoniaque s’il est aspergé directement sur les champs, en grandes cultures par exemple. Ça sent, et c’est de l’azote que nous perdons. Il faut pouvoir l’épandre avec des enfouisseurs dont les buses vont directement sous terre pour limiter la volatilisation de l’ammoniaque. C’est le même matériel que pour les digestats de méthaniseurs ou le lisier de cochon. Comme il y a peu d’élevage sur notre territoire, nous n’avons pas ce matériel à l’exception des outils du méthaniseur de Surgères.
Dans le cadre du PAT, une des cibles est de soutenir et développer le maraîchage. Pour utiliser l’urine stockée dans cette filière, nous sommes en train de la nitrifier. Et dans ce cas, le mélange ammonium et nitrate ne sent plus. Et ce sera la même chose qu’un engrais industriel, sans avoir besoin d’un enfouisseur. Nous l’avons appelé IAH, pour intrant agricole humain.
Comment vos projets sont reçus par les agriculteurs ?
M.-V. G. Bien. Nous avons été super bien accueillis par la coopérative Terre Atlantique pour la partie grandes cultures. Il y a un groupe d’agriculteurs qui s’appelle Terres Fertiles, dont l’objectif est de remettre de la matière organique dans les sols. Comme il y a peu d’élevage sur notre territoire, le gisement de matière organique c’est surtout du compost de déchets verts qui est très pauvre en azote. Ces agriculteurs ont tout de suite compris que l’azote de l’urine en complément soit de la valorisation de leur paille, soit du compost de déchets verts, permettait d’avoir un amendement complet.
La CORAB (coopérative de producteurs bio basée à Saint-Jean-d’Angély, Ndlr) est aussi un soutien de la première heure. Il faut savoir que les agriculteurs bio du territoire importent de la matière des Deux-Sèvres et de Bretagne, ce qui est coûteux en frais de transport. La Chambre d’agriculture Charente-Maritime Deux-Sèvres nous a également reçus, mais ils travaillent sur un gros projet européen avec de l’urine qui vient d’une station d’épuration espagnole. Techniquement, ils savent que c’est un sujet mais pour l’instant pour eux, nous sommes petits.
C. J. En 2024 lors de l’étude de maturation, nous avions contacté une trentaine d’agriculteurs du territoire, conventionnels et bio. Plus des deux-tiers étaient prêts à tester. Leur motivation, avant l’économie, est le côté « bon sens ». Maintenant nous attendons d’avoir un volume significatif pour aller voir les maraîchers. Il faut imaginer que l’urine est 40 fois moins concentrée que les engrais industriels, il est donc nécessaire que la collecte soit locale. Notre volonté est de démarrer les essais comparatifs avec ou sans IAH à l’automne ou au début du printemps prochain. Ce sont les programmes « De l’azote pour mes carottes » et « De l’urée pour mon blé ».
Vous avez participé en juin à une rencontre professionnelle sur « L’eau en boucle », notamment autour des toilettes sans eau. Quels sont les enjeux pour notre territoire ?
C. J. Sur l’aire du PAT, nous sommes à 80 % dépendants du fleuve Charente car notre eau en provient. En 2050, les projections font état d’une baisse des débits, avec des baisses de prélèvements pouvant aller jusqu’à moins 23 000 mètres cubes par jour. Et en été on va passer à des centaines de milliers de mètres cubes quotidiens.
La consommation des toilettes représente 15 à 20% de la consommation d’eau potable. L’enjeu est donc d’aller vers notre type de solution. Il y a aussi le recyclage des eaux grises, l’État ouvre la porte à une expérimentation un peu plus massive mais les contraintes sont énormes. Il y a tout un travail à faire, les toilettes sans eau ont toute leur place mais c’est un sujet dont les gens n’ont globalement pas envie de parler. Il faut lever les freins.
Rédaction et photos : Amélia Blanchot

