Le chiffre est vertigineux : 26 300 tonnes de livres neufs sont jetés tous les ans en France. C’est la conséquence d’un fonctionnement du monde du livre basé sur la surproduction. À Poitiers, les éditions Cent Mille Milliards militent pour un nouveau modèle.
Quand on demande à Guillaume Wallut comment il est devenu éditeur, sa réponse est aussi laconique qu’évidente : « J’aime les livres. » Après un passage chez P.O.L et Gallimard, il se lance et crée en 2013 les éditions Cent Mille Milliards (en hommage à Raymond Quenaud et ses Cent Mille Milliards de poèmes). Dès le départ, il s’engage dans une démarche différente de celle des éditeurs classiques, pour des raisons économiques et écologiques. « C’est génial d’accompagner des auteurs qui commencent, de les aider à accoucher de leur œuvre. Le média livre est formidable pour rêver et réfléchir, s’évader… mais le gaspillage est énorme. »
Cent Mille Milliards, ou l’impression à la demande
Le fonctionnement de la chaîne du livre implique que les 75 000 nouveautés qui sortent chaque année sont imprimées en grande quantité. Cela permet de faire des économies d’échelle et de fournir les 25 000 points de vente qui existent en France. Grâce au droit au retour, les libraires peuvent renvoyer les livres non vendus, qui seront ensuite stockés pour une partie, et envoyés au pilon pour 145 millions d’entre eux.

Pour éviter la destruction de livres qui ne seront jamais lus, les Éditions Cent Mille Milliards fonctionnent avec l’impression à la demande. Le client commande, en ligne ou chez un libraire, et le livre est imprimé. Le prix est le même pour une impression unique ou multiple, et la qualité est identique au livre classique. Il est livré en librairie ou à domicile en moins de 72 heures.
Dès le départ, il était évident pour moi de réfléchir de manière écoresponsable. Produire moins, c’est économiser du papier, de l’encre, de l’eau. C’est également moins de transport et d’émissions de CO2.
Guillaume Wallut, fondateur des éditions Cent Mille Milliards
Pour pousser la démarche, l’éditeur a choisi une police de caractère Coline, inventée par la Typographe Émilie Rigaud, qui permet de faire tenir plus de texte sur une page en gardant une grande lisibilité, et donc d’utiliser moins de papier. Le modèle financier de Cent Mille Milliard diffère également du modèle habituel. La répartition du prix de vente d’un livre est généralement de 6 à 8% pour l’auteur, 30 à 40% pour le libraire, 15% pour l’imprimeur, 20% pour la distribution et 20% pour l’éditeur. Chez Guillaume Wallut, 15% va à l’éditeur, 15% à la logistique, 20% à l’impression, 35% aux libraires, ce qui laisse 15% à l’auteur.

Communiquer beaucoup pour faire connaître les livres
Alors, l’impression à la demande est-elle une solution miracle ? Un gros problème demeure, c’est l’absence de présence systématique en librairie, et donc l’impossibilité pour le lecteur curieux de feuilleter et découvrir un livre par hasard. Cent Mille Milliards mise donc beaucoup sur la communication. Les nouveautés et le catalogue sont présents sur les réseaux sociaux, une newsletter fidélise les lecteurs, le 1er cercle autour de l’auteur se mobilise, parfois les sorties sont couvertes par les médias. Les librairies vendent des ouvrages lors des rencontres organisées avec les auteurs.
Pauline Jallet, gérante de la librairie Aux Bavardages, à Poitiers, est consciente du besoin de sobriété dans le monde du livre. Syndiquée au Syndicat du livre français, qui dispose d’une commission de réflexion sur l’écologie dans le monde du livre, elle affirme : « Les libraires ont besoin de toucher de livre, de voir l’objet, l’impression à la demande c’est un peu plus abstrait donc plus compliqué pour nous… pourtant on ne peut être insensible au gaspillage des ressources. Il faut encore faire évoluer les mentalités« .
D’autres démarches émergent dans le milieu du livre pour lutter contre le problème de surproduction. Sylviane Sambor, directrice de la maison d’édition L’Escampette, basée à Montmorillon (86) a lancé la démarche slow books il y a deux ans. Chaque année elle met en avant 12 titres de son catalogue et, à la manière des colporteurs, elle fait le tour de France des librairies pour leur donner une seconde vie et expliquer sa démarche.
Rédaction et photos : Claire Marquis

